- 14 nov. 2022
- 7 min de lecture
A bord de Redman, en approche des Açores, / © Antoine Carpentier
[MOTS DU LARGE] La journée d’hier aura offert un trop court répit aux solitaires. Et ce lundi matin la cartographie de environs des Açores balayés par ce que les prévisisonnistes appellent une « bombe météorologique » laisse deviner l’ampleur de ce nouveau front qui barre la route vers les alizés. « Croyez-moi, ce n’est pas de gaité de cœur que je refais cap à l’Ouest », indiquait hier soir Antoine Carpentier (Redman). « Je vais devoir virer et aller me coltiner une nouvelle fois du vent fort, de la mer croisée et beaucoup d’humidité, » complétait quand à lui Kito de Pavant (HBF-Reforest’Action). Ils font partie de ceux, qui à l’image du duo d’inséparables de tête Yoann Richomme (Arkéa Paprec) et Corentin Douguet (Gueguiner-Innoveo), ont choisi de se lancer par la face Nord.
D’autres en revanche, comme Marc Lepesqueux (Curium Life Forward), Stan Thuret (Everial) ont clairement pris le parti de piqueur vers le Sud. Pour Ian Lipinski (Crédit Mutuel), c'est en revanche un souci technique (un point d'amure d'une voile d'avant) qui l'oblige à faire le choix d'une route contrariée. Aux abords de l’archipel portugais, face à un redoutable système, l’heure des grandes décisions stratégiques a bel et bien sonné pour des marins et des bateaux déjà bien éprouvés...
Nicolas d’Estais (HappyVore - Café Joyeux) : « Comme un air de déjà vu » « À l'attaque d’un nouveau front. Comme un air de déjà vu. Le pouf de nouveau sur bâbord dans le fond du bateau. Le seul endroit où je serai bien ces prochaines heures ! Je suis très prudent et je réduis rapidement pour ne pas me faire surprendre. Au regard des fichiers il est possible que ce front soit plus actif que celui de samedi. On va pas se mentir, j'ai un peu hâte de rejoindre l'alizé ! Pour l'instant c'est pas du tout pour ça que j'avais signé ! J'ai surtout hâte de retrouver mon appétit. Pas facile de se faire à manger dans ces conditions ou le bateau fait saute-mouton dans les vagues. La seule bonne nouvelle dans ce nouveau virement c'est que ça varie les plaisirs. Ça faisait un peu trop longtemps que je voyais mes voiles côté Café Joyeux. Place de nouveau à HappyVore ! Comme quoi il en faut peu pour un matin solitaire en approche d'un front. Nous sommes bien peu de choses. Franchement si vous voyez des alizés passer, faites moi signe. »
Antoine Carpentier (Redman) : « une pensée pour Aurélien » « Je m' apprête à passer mes dernières 24h dans un vent soutenu. Croyez-moi ce n' est pas de gaité de cœur que je refais cap à l’Ouest . La prochaine dépression s‘annonce copieuse ! Le problème si on ne gagne pas un peu dans l’Ouest, c’est qu’une énorme zone sans vent nous attend avant de pouvoir retrouver les alizés… Sinon, ce dimanche a été agréable : du vent, du soleil, mais encore du près ! On a des bateaux qui préfèrent le portant ! Les cirés sont sec prêts à se faire re-tremper. Quand on y réfléchit, c’est un truc sans fin ! Ça mouille, on sèche, ça re-mouille, on re-sèche ! Je suis prêt à affronter la nuit. Au programme changement de grand foc (j1) à petit foc de gros temps (j2), prises de ris dans la grand-voile. Et si ça tourne au vinaigre, on vire et on refait du Sud. J 'ai un peu bricolé, inspecté le bateau, tous les feux sont au vert. Par moment je me demande pourquoi on fait ce métier. Mais ne vous inquiétez pas, une seule journée de portant et on se rappelle vite pourquoi on est là. J’écoutais Aurélien Ducroz avant le départ (un génie de la glisse en ski free-ride qui est aussi un marin hors pair) et c’est sûr que ces moments de pur glisse sont des souvenirs inestimables. D’ailleurs j ai une pensée pour lui qui a été contraint de faire demi-tour alors que nous avions échangé à la VHF une vingtaine d’heures avant son démâtage. Le dernier front aura été impitoyable, c est une véritable hécatombe qui s’abat sur l’ensemble des flottes de la course. On le savait, mais ce sont les risques du métier, un peu comme quand on lance un Grand Prix de Formule1 sous la pluie ! »
Stan Thuret (Everial) : « Le choix de ne pas suivre les autres » « Hier soir, j’ai pris le choix pas facile de ne pas suivre les autres. Pas facile car tout poussait pour continuer vers les acores à l’Ouest. Les fichiers météo, le marquage, la distance au but… Mais voilà depuis la pointe Bretagne et un petit souci d’eau (dans le compartiment moteur, ndlr), j’ai toujours subi et essayé de recoller, mais ça ne marche pas avec du vent d’Ouest que les autres touchent toujours d’abord. Donc d’une part, pas envie de continuer a remplir d’eau le bateau dans 40 nœuds, et pas envie d’être suiveur. Donc hier soir en regardant au Sud vers la magnifique Madère, je voyais une possibilité de d’alizé, je prends ! Le temps seul dira qui avait raison… mais à Saint—Malo, les routages nous voyait de l’autre côté en 14 jours… aujourd’hui 5 jours plus tard ils me voient là-bas dans 13 jours… Et puis, je vois ce matin que d’autres ont fait le même choix ! Ça rajoute du jeu ! »
Maxime Cauwe (Wisper) : Covid ou gasoil ? « La traversée du front s'est bien passée avec quelques rafales à 45 nœuds, mais heureusement pas trop nombreuses. Par contre je me suis bien raté dans l'après front où j'ai voulu faire du Sud trop vite. Je me suis retrouvé à refaire un contre bord qui coute cher surtout qu'on cherche tous à faire vite du Sud pour passer sous le prochain front et enfin avoir un peu de douceur. Cet aprem, crois moi ou pas, juste après avoir fait un grand ménage (déjà ça c'est pas souvent), je démarre le moteur (pour l’énergie, ndlr), et je pars faire une sieste. Au bout de 15 minutes une vilaine odeur me réveille.....putain du gazole partout sous le vent !! L'enfer ! Arrêt du moteur immédiatement. Je voulais me lancer dans un 2ème grand ménage, mais le gazole c'est comme le covid, quand ça se répand, ça se répand… Tu touches un truc et après un autre ; et hop c'est foutu, t'as du gazole partout !!!! Après avoir fait le plus gros, j'ai pris le parti de me la jouer régime chinois avec le covid : zone interdite, tenue spéciale si jamais je dois aller sous le vent et gros sas de désinfection entre chaque mouvement. Ça pue toujours, mais au moins je mets plus de gazole ds ma crêpe Whaou! Blague à part, ça devient vite très dangereux tellement ça glisse, d'où ma technique. Allez salut, le pompiste va faire une sieste pour aller plus vite ! »
Emmanuel Le Roch (EDENRED) : « poulet appertisé du dimanche » « Hier après-midi, la mer a été plus maniable j' en ai profité pour me changer ou faire une toilette, ranger le bateau, faire quelques bricoles et tenter de trouver une route la moins casse-bateau pour demain. Le front à venir est fort et je veux préserver le bateau. La route est longue et on l’a vu les casses sont nombreuses et fatales. Généralement, le dimanche soir en famille, c'est huîtres et poulet frites ! Et bien pour garder les bonnes habitudes, ce soir, au menu, c'est petit saucissons et poulet purée en plat appertisé ! Le moral est bon à bord d' EDENRED, mais j ai vraiment hâte d’en finir avec cette mer casse-bateau ! »
Mathieu Claveau (Prendre la mer, Agir pour la forêt) : « Deux ris tourmentin » « Je me suis résigné à aller à l'ouest pour passer ce front. J'ai envisagé une échappatoire au sud mais finalement cela faisait aussi faire beaucoup de près dans de l'air… Alors je tente la face Ouest ! Mais cependant, j'y avance à pas de loup. J’avais préparé le tourmentin avant de virer dans peu de vent. J'ai réduit assez vite, et là vu la teneur des grains, j'ai choisi de mettre le tourmentin. Bon autant dire, qu'entre l'affalage de la trinquette, la ferler dans son sac, endrailler le tourmentin puis le hisser, c'est quasiment 3,5 miles parcouru vent arrière... Je suis sous deux ris et tourmentin. Et mon 4ème ris est prêt à prendre. J'espère ne pas devoir en arriver là quand même, mais je me méfie des grains de cette dépression qui a traversée l'Atlantique à toute vitesse ! J'ai débalasté pour ne pas forcer sur le gréement et faire gîter le bateau car pour l'heure je suis sous toilé. Mais finalement dès qu'il y a plus de 26 nœuds de vent, j'avance à 7,6 nœuds à 50 ° du vent réel... Espérons que ma brave monture tienne le coup. L'ancien propriétaire l'avait baptisé "AJT". J'ai conservé son nom car il aimait quand la mer était agitée. Cela m'avait plu ! »
Kito de Pavant (HBF Reforest’Action) : “ça en dit long sur les conditions difficiles” “Après une journée presque tranquille, au prés toujours mais dans du vent mollissant (de 35 à 15 nœuds), mais surtout à bord d’un bateau qui ne cogne plus dans les vagues, au risque de tout casser, j’ai pu sécher un peu l’intérieur. Il était complètement inondé depuis le départ par une petite fuite de ballast, petite mais continue…Et j’ai pu faire un vrai repas, chose impensable jusque là ! Malheureusement, on va retrouver de nouveau des conditions plus dures après l’approche d’un nouveau front par l’ouest : le vent a déjà basculé au sud-ouest. Je vais devoir virer et aller me coltiner une nouvelle fois du vent fort, de la mer croisée et beaucoup d’humidité. Sera-t-il le dernier ? Je commence aussi à avoir une petite idée du trou de souris dans lequel il faudra se faufiler dans l’archipel des Açores afin d’accéder au royaume des alizés, qui se font tant désirer… Mais nous n’en sommes pas encore là , loin s’en faut. Je suis bien désolé aussi pour tous ceux qui ont des soucis techniques, plus ou moins graves, qui les ont contraint à faire demi-tour, mais qui en disent long sur les conditions difficiles qui ont sévi pendant ce début de Route du Rhum. Playlist (suite) : 1- Claptone (feat. Dizzy)/ Queen of Ice, 2- Kazy Lambist (feat. Tutti Fenomeni) / Nasty, 3- La rue Ketanou / Sao Loucas”
