LE MAG DU RHUM. Depuis deux jours maintenant, la flotte des Class40, pourtant fortement étirée, fait face à une dépression qui se creuse au nord des Açores. Pour tous les skippers, quelle que soit leur position sur l’eau et dans le classement, chaque heure à tenir est une petite victoire en soi, tant les conditions ne leur laissent aucun répit.

Les teintes orangées, rouges et violettes de la cartographie ne disent rien de la virulence du phénomène. Une partie de la flotte est toujours accaparée par cette forte dépression qui se creuse au nord des Açores. Les concurrents ont l’air bien petits sur la cartographie et bien démunis, surtout, pour y faire face. Cette dépression concerne à la fois l’arrière du peloton des IMOCA, une partie des Vintage Multi, tous les Vintage Mono ainsi qu’une grande partie de la flotte des Class40.
« J’en ai marre de cette dépression, c’est vraiment usant ! » (Pirouelle)
Chez les Class40 justement, on s’y prépare depuis plusieurs jours. Robin Follin (Solano) est le premier à être parti très au sud pour éviter le gros de la dépression. Il a été rejoint par un groupe qui ne manque pas de talents : Guillaume Pirouelle (Sogestran Seafrigo), Achille Nebout (Amarris), mais aussi Axel Tréhin (Exalt), Pierre Leboucher (Institut Imagine) et Guillaume L’Hostis (Alternative Sailing – Constructions du Belon). Au total, ils sont neuf à être situés au sud de l’orthodromie et donc de la dépression. Pour les autres, situés plus au nord, il faut cravacher en tentant de la contourner par le nord-ouest, ce qui n’évite pas de se confronter à des conditions très virulentes.
En somme, la vigilance est extrême à bord des bateaux. « J’en ai marre de cette dépression, confie Guillaume Pirouelle. Hier, on a eu 40 à 45 nœuds établis, alors que c’était déjà annoncé comme fort. C’est vraiment usant. » Le skipper reconnaît être au bout du rouleau. « J’ai très peu dormi. Dès qu’on arrive à fermer l’œil, un choc nous réveille. Mentalement, tous ces bruits et cette inquiétude permanente, c’est exténuant. » Dans une vidéo, Achille Nebout évoque « des claques à 40, 43 nœuds, des grains, beaucoup d’instabilité dans le vent… On est tout le temps en train de régler pour que le bateau ne tape pas trop. Et surtout, il y a cette peur qu’à chaque bas de vague, quelque chose casse. C’est usant, usant, usant. Vraiment sauvage ! Et à bord, rien n’est simple ! »
« L’espace de quelques secondes, l’idée de rentrer à la maison m’a traversé l’esprit » (Corentin Douguet)
Ce matin, Axel Tréhin (Exalt) ne disait pas autre chose : « J’essaie de me sortir de là sans tout péter et je ne sais pas comment faire pour aller moins vite. » Là encore, l’organisme est soumis à rude épreuve : « Niveau sommeil, j’aimerais bien faire une grasse matinée avant d’aller au marché en famille. » Axel est comme ça, il préfère en rire pour se donner du courage. Pour les autres, difficile de recueillir leurs réactions : tous n’ont pas répondu à la vacation de la fin de la matinée. C’est le cas de William Mathelin-Moreaux (Patapain – Les Invincibles) et de Jules Bonnier (Plastic Odyssey), qui sont situés plus au nord, ainsi que de Pierre Leboucher (Institut Imagine), qui fait partie du groupe de tête au sud.

Tous sont accaparés par la nécessité de tenir malgré les conditions. Aina Bauza Roig (Alice Milliat Foundation), qui dispute sa première course en solitaire en Class40, est située derrière les premiers concurrents positionnés au nord. « J’apprends encore, donc je reste prudente, souligne-t-elle. J’ai déjà connu des conditions avec 45 nœuds de vent et ça s’est bien passé, mais ce n’était pas aussi difficile que je l’imaginais parce que j’avais bien préparé le bateau. »
Quoi qu’il en soit, les organismes, tout comme les bateaux, sont soumis à rude épreuve. Corentin Douguet (SNSM, Faites un don !) a même pensé abandonner : « L’espace de quelques secondes, l’idée de rentrer à la maison en passant boire un coup aux Açores m’a traversé l’esprit. » Car Corentin a accumulé les ennuis ces dernières heures. Son moteur a surchauffé, entraînant de fortes fumées, « un des pires trucs qui puisse arriver en mer ». Un peu plus tard, son armure de J2 s’est arrachée, ce qui lui fait dire que les « emm… volent toujours en escadrille », reprenant une expression chère à un ancien président. Même si son objectif de victoire semble s’éloigner et même s’il a été tenté un instant de mettre le clignotant vers les Açores, il ne souhaite pas renoncer pour autant. Il confie, dévoilant la motivation de toute la flotte : « On n’abandonne pas une Route du Rhum pour si peu. »

