L’atmosphère est farceur cette année et a organisé un grand chamboule-tout sur l’Atlantique. Les anticyclones ont remplacé les dépressions et vice-versa ! Résultat, le départ se fera au portant et sous le soleil avec à suivre 36 heures de glisse à savourer. Car faute d’alizés établis, c’est par une route passant au Nord des Açores qu’il faudra ensuite composer. Une route pleine d’incertitudes et de chausse-trappes au fur et à mesure qu’on gagne vers l’ouest. C’est dans les crânes que vont souffler les tempêtes sur cette Route du Rhum Destination Guadeloupe ! Explications avec routeurs et skippers.

Départ : Grand spectacle annoncé
Avec un vent Nord Est (30°) de 8 à 11 noeuds et un soleil fidèle comme il l’a été toute la deuxième semaine de Village, le spectacle du départ devrait tenir ses promesses. Pas de mauvaise dépression à aller négocier à froid cette année et c’est évidemment un soulagement pour la plupart des 115 concurrents, à l’image de Fabrice Amedeo sur FDJ United-Ocean Calling : « On ne part pas avec la boule au ventre. Démarrer au portant, c’est quand même très sympa. Il va y avoir une belle lumière, de belles conditions. Il n'y a pas de stress »

De mémoire de Route du Rhum, il faut remonter à l’édition 2010 pour trouver un départ au portant. A 13h02 dimanche, tous les bateaux franchiront la ligne orientée Nord-Sud tribord amures (vent venant de droite). Mais attention, tous ne pourront pas faire route directe sur la porte du Cap Fréhel, distante de 16 milles. C’est notamment le cas des Ultims qui ne voleront probablement pas et devront enchaîner deux empannages pour passer le cap. « Ce sera assez dur car il faudra manoeuvrer avec les plus grandes voiles du bateau prédit Sébastien Josse, directeur technique du Team Banque Populaire. Si le vent est un peu plus fort dans les rafales, les bateaux peuvent être à 30 nœuds. C’est donc l’affaire d’une grosse demi-heure avec deux empannages et probablement l’envoi d’une nouvelle voile avec le bateau qui va redémarrer très fort à Fréhel. Ce sera technique, il y aura du contact avec les petits copains donc beaucoup de concentration dans un espace très serré. »
Les contacts, c’est ce que redoute évidemment la Direction de course qui a attendu hier que la météo s’affine au maximum pour communiquer les coordonnées géographiques des zones de course et de bateaux à passager. « Le terrain de jeu est bien sécurisé mais il y aura des croisements entre concurrents à surveiller, notamment entre les Ocean Fifty ou les ORMA (Vintage Multi) qui empanneront plusieurs fois et les IMOCA qui pourraient rejoindre Fréhel en un bord, car ils partent du Sud de la ligne avec un meilleur angle » explique Yann Château, expert météo à la Direction de course.
Chacun devra donc redoubler de vigilance pour ne pas gâcher la fête, d’autant que les monocoques, Class40, Vintage Mono et quelques IMOCA à dérives, navigueront sous spi et seront donc moins manœuvrants.
A l’ouest, du nouveau !

Un solide anticyclone centré sur le Nord de l’Irlande, un autre sur Washington. Une dépression sur le Groenland qui ne touchera pas les concurrents mais dont le front froid provoque une belle pagaille dans l’alizé et taillade l’Atlantique jusqu’au tropique du Cancer… « Les instituteurs qui comptaient sur la Route du Rhum pour enseigner la climatologie aux enfants en seront pour leurs frais ! En un mot c’est quand même une situation bordélique ! » Jean-Yves Bernot qui route SVR Lazartigue avec Franck Cammas n’a pas perdu de sa verve pour décrire un schéma météo inédit sur l’Atlantique au mois de Novembre.
Pour autant, le démarrage va être rapide avec des traces convergentes d’une classe à l’autre vers l’Ouest Nord-Ouest. Les Ultims seront les premiers à caler un empannage la première nuit dans le sud du Fastnet pendant que la queue de flotte sera encore en Manche. Ce début de course dans un flux d’Est devrait être très rapide et intense avec un vent « qui va se renforcer pour 20 noeuds avec des rafales à 25-30 noeuds lundi» selon Cyrille Duchesne de Météo Consult qui présentait le briefing météo cet après-midi.
Mardi dans la soirée, les Ultims devraient déjà déborder les Açores avec peut-être dans cette classe mais aussi chez les IMOCA, les Ocean Fifty et les Class40 des records de vitesse battus. Les skippers ont prévu des couches supplémentaires pour enchaîner les heures de veille et de barre dans un froid sec qui va les accompagner un bon moment : «On ne va jamais plonger dans la douceur des alizés. Il y a le petit cadeau du temps au départ mais après pas de cadeau ! Si tu ne gères pas bien ta trajectoire, tu peux te retrouver là où il y a beaucoup de vent et beaucoup de mer » avertit Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei)
En effet, l’affaire se complique nettement à partir de mercredi. Une dépression prend forme aux Açores et va concerner la deuxième partie de la flotte. Les plus rapides auront passé le Thalweg, le passage qui sépare les deux anticyclones, ce qui sera un premier juge de paix, mais derrière, il n’y aura pas de possibilité franche de gagner au Sud. Les bateaux resteront cantonnés vers une route Nord dans toutes les classes. La Route du Rhum va prendre des allures de Transat anglaise avec une bonne partie de la flotte pointant les étraves vers les Etats Unis ! «Tout le monde va privilégier une trajectoire Nord mais il y aura des variantes de positionnement avec des routes médianes qui peuvent se dessiner tempère Yann Eliès. Celui qui route Upwind by Mer Concept et préparait hier le brief météo pour les Class40 du Pôle Finistère Course au Large est en revanche formel : « Même les trajectoires les plus Sud passent au Nord de l’orthodromie (la route directe NDR). Et à ce jour aucune de ces routes n’est gagnante. Les alizés sont au cap Vert et pour les toucher, tu y vas à la rame ! »
Dans ce contexte, les routages encore très favorables avant-hier ne prédisent pas d’arrivée à Pointe à Pitre des premiers avant dimanche prochain. « La fin de parcours est très incertaine et il y aura des choix forts à faire pour savoir comment plonger sur l’arc antillais. Mais seulement 15% des runs sur les modèles ensemblistes donnent une arrivée des premiers en 7 jours » concluait Yann Chateau.
Ils ont dit :
Francesca Clapcich (11th Hour Racing/IMOCA)
« Oui, je me sens vraiment bien. Évidemment, ce n'est pas encore le jour du départ, donc l'ambiance est différente. Mais je suis ravie de voir autant de monde venir nous encourager. Et puis, le passage de l'écluse, ici à Saint-Malo, c'est vraiment un moment particulier. C’est vrai que la météo est inhabituelle, mais en même temps, s'il n'y a pas vraiment d'alizés vers le sud, il n'y a pas d'autre option. Il va falloir gérer ces zones de basse pression, les systèmes météo qui arrivent. À chaque fois qu'on se déplace vers l'ouest, on est obligé de les traverser. Elles arrivent très vite, on ne peut pas vraiment « surfer » dessus, c’est donc une manière différente de régater. Mais pour l'instant, tout laisse penser que la course sera assez rapide ».
Tom Laperche (SVR Lazartigue/ Ultim):
« Aujourd’hui on ne voit pas le schéma exact jusqu’à l’arrivée. Ça va vite jusqu’au Nord-Ouest des Açores, mais après, c’est plus incertain. Il n’y a quasiment pas d’alizé car il y a des dépressions plus ou moins tropicales positionnées très au Sud. Il peut y avoir du jeu et cette deuxième partie qui n’est pas écrite ne sera pas simple, ce ne sera pas un bord tout droit. Il peut y avoir du vent assez fort peu de temps puis de la molle, il faudra être opportuniste jusqu’au bout ».
Arnaud Boissières (April Marine/IMOCA)
« Faut pas rêver, traverser l'Atlantique en solitaire sur ces bateaux-là, ce n'est jamais facile, même si la météo du départ est bonne. J'appréhendais beaucoup cette phase de départ jusqu'au Cap Fréhel et puis après jusqu'à Ouessant. Après, il y aura des enjeux stratégiques. Il y a une petite dépression au large des Açores. On ne sait pas trop ce que ça va donner…
Il n’y a pas d’alizés, donc au moins, on est sûr d'un truc : c’est route nord, c’est bonnet et ciré mais on est entraînés pour ça. On est prêts pour ça. J'ai hâte d'y aller et j'ai un coup à jouer »
Laurent Bourguès (La French Fab)
« Les voyants sont au vert, le bateau est prêt, on a été très sollicités pendant tout le village. J'ai l'impression d'être sur un tremplin et d'avoir déjà gagné ma Route du Rhum. On a pu upgrader le pilote et les conditions soft du départ rajoutent de la sérénité. Ça va quand même accélérer dans les huit dix heures après le départ et on va pousser assez loin les bateaux, donc il faudra rester vigilant. Il y a moyen de faire des bêtises en mer d'Irlande, et il faudra voir où chacun va placer le curseur. Autant sur le départ, je ne serai pas le plus avantageux car mon bateau pêche dans le medium mais je pourrai mieux m'exprimer ensuite. J'ai confiance à bord de mon 4 x 4 ! »
Ian Lipinsky (Crédit Mutuel/Class40)
« Ce sera un départ très agréable, nettement plus qu'il ya quate ans et ça va monter en douceur, on ne peut pas rêver mieux. Pendant mon tour du monde, j'ai fait beaucoup de portant fort donc je me sens armé. On se projète pou les quatre premiers jours. Après il va falloir bien réfléchir et je préfère largement ce genre de configuration qu'une navigation dans les alizés où la monotonie peut s'installer »
Guirec Soudée (Liam/Ultim)
« C’est un exercice que je n'ai pas l'habitude de faire sur un Ultim. J’ai fait un tour du monde, mais c’est la première fois que je vais prendre un départ en course. Donc c'est vrai que la ligne de départ, il va falloir rester hyper vigilant. Les gens me demandent si je stresse, non pas vraiment mais il faut rester quand même bien bien focus ! Et puis une fois le cap Fréhel passé, là c'est bon ça part au large et là on commence à sortir de la Manche très très vite. Je sais que j’ai un bateau solide, je le connais bien et je vais me tirer la bourre avec Alexia (Barrier) qui a un Ultim assez proche en potentiel du mien ».


