Derrière des mensurations de gros porteur, se cache-t-il un avion de chasse ? Dernier 60 pieds mis à l’eau en juillet dernier, ce plan Verdier mené par Sébastien Simon fait partie des inconnues dans l’équation du plateau IMOCA. Impressionnant par le volume et la puissance qu’il dégage de l’extérieur, il recèle aussi de nombreux détails inédits à l’intérieur. Visite guidée.

Il n’y a qu’à jeter un œil à son voisin de ponton pour comprendre que les idées n’ont pas cheminé de la même manière dans les cerveaux d’Antoine Koch et Guillaume Verdier. Le premier qui s’était déjà démarqué en 2022 sur les bateaux de Thomas Ruyant et Yoann Richomme, a encore affiné sa carène conçue comme une poutre destinée à porter un gréement et des foils. En comparaison, Groupe Dubreuil - Air Caraïbes parait énorme ! Avec son franc-bord plus élevé, une largeur nettement plus importante, et des formes avant à la limite du scow, on comprend que l’enveloppe participe ici largement à la recherche de puissance. Ce n’est que la face émergée de l’iceberg qui cache sous sa coque un « bustle », sorte de carène-bis, beaucoup plus étroite, comme sur les bateaux de la Coupe de l’America et le futur Ferrari Hypersail. « Le premier bénéfice est de réduire la traînée lorsque le bateau est aérien mais ça produit aussi un comportement dans la mer beaucoup plus doux. On ne cherche pas à voler haut comme certains mais plutôt d’avoir un passage amorti dans les vagues et donc des vitesses moyennes élevées » explique Martin Derville, responsable technique du projet.
Une masse assumée
Diplômé d’architecture navale à Southampton, Martin a commencé sa carrière chez Mer Forte aux côtés de Michel Desjoyeaux, avant un crochet chez Juan Kouyoumdjian à Valence. Il accompagne Sébastien depuis le lancement du projet, décidé à l’arrivée du dernier Vendée Globe. Il atteste que les premières images de Malizia 4 ont été une surprise : « Je ne pense pas qu’il y ait jamais eu de différences architecturales aussi marquées sur les générations de bateaux précédentes. Ça va être intéressant ! »
Mais comment un bateau plus large, avec un développé de coque nettement plus important, donc une plateforme plus lourde peut-il être concurrentiel quand le poids reste un critère déterminant de la performance ? « La plateforme est plus lourde, c’est vrai et c’est assumé. Mais nous avons gagné de la masse sur le bulbe car le bateau a besoin de moins de couple de redressement pour passer le test de jauge à 180° » glisse Martin. Explication : sur Groupe Dubreuil - Air Caraïbes, le volume du rouf n’est pas qu’une histoire de confort ou de hauteur sous barrot ! Il forme une véritable carène (la troisième !) et si le bateau venait à se retourner, aiderait à provoquer sa remise à l’endroit. Par comparaison, les bateaux arborant des ponts plats qui ont un effet ventouse ont besoin d’un bulbe plus lourd pour amorcer le mouvement de roulis.
Bref, le roof a cette vertu architecturale, mais il participe aussi beaucoup au look du bateau, clin d’œil à l’aéronautique avec ses hublots arrondis et ses deux capots d’entrée sur coulisses. On remarque aussi l’impressionnante surface de panneaux solaires très joliment intégrés. Elle répond aux nouveaux critères de jauge qui limitent le volume de gaz-oil autorisé et Martin assure « qu’une journée de soleil suffit à être autonome en batteries pour 24 heures »

Piloter dans un fauteuil
Passons au salon ! Les deux descentes un peu raides ouvrent sur un univers qui ressemble plus à un cockpit d’Airbus qu’à l’intérieur d’un IMOCA traditionnel. Les bannettes ont été remplacées par deux magnifiques sièges d’avion en carbone bien rembourrés. Montés sur une structure en ciseaux, ils peuvent se déplier pour se transformer en couchette mais aussi s’anguler à la gîte et sont amortis sur vérin. « L’histoire est partie d’un vol de Sébastien en classe affaire avec le sponsor. Au retour, il m’a dit : Martin, on va mettre les mêmes sièges dans le bateau ! » Lorsqu’on a vu leur poids, on a compris qu’il fallait les refaire en carbone mais le résultat est très satisfaisant.
Devant chaque siège la vue sur l’extérieur vers l’avant est excellente et un joystick permet même de barrer le bateau de chaque côté ! « On cherchait un moyen de pilotage reposant, l'inverse d'être la tête à l'extérieur à se prendre des paquets de mer ou à tenir la barre franche qui a toujours des mouvements un peu asymétriques et très fatigants. Là, le joystick est très agréable, les mouvements sont précis et ils sont équipés d’un retour de force pour avoir le même ressenti que lorsque tu barres le bateau ».
Ce qui frappe enfin dans ce cockpit d’avion, c’est la concentration de l’accastillage, des cinq winches et de la colonne. Si Sébastien chute, il ne pourra pas voler bien loin, c’était une donnée importante pour celui qui a été victime, on s’en souvient, d’une commotion cérébrale lors de la Transat Retour à la Base, avec perte de connaissance pendant plusieurs heures.
À noter enfin que le cockpit de Groupe Dubreuil - Air Caraïbes est sans doute le plus étanche de tous les IMOCA avec de petites poires en caoutchouc pour gonfler le joint des capots et naviguer ainsi au sec. La capacité à supporter la dureté de la vie à bord étant devenu le maillon faible des derniers IMOCA, Sébastien Simon a beaucoup misé sur le confort pour maintenir une acuité permanente et décisive dans le temps long.
Une superbe construction
Un mot enfin de la qualité de mise en œuvre : construit chez Jason Carrington, un chantier britannique artisanal qui fait du composite très haut de gamme (on se souvient du dernier Hugo Boss d’Alex Thomson), Groupe Dubreuil - Air Caraïbes fait l’objet d’une finition irréprochable. « Lorsque je regarde les tissus sur les cloisons, j’ai l’impression de voir les plans de l’architecte » dit Martin devant le croisement des plis de sergé et d’unidirectionnels d’un joli noir mat, sans un gramme d’enduit pour camoufler des approximations.
Fraîchement mis à l’eau, le bateau n’a disputé que le Défi Azimut en septembre, mais pourrait bien venir s’immiscer dans le match promis entre Macif Santé Prévoyance (Sam Goodchild), Charal (Jérémie Beyou) et Allagrande Mapei (Ambrogio Beccaria). La Route du Rhum - Destination Guadeloupe sera le vol d’essai pour Sébastien mais on connait l’appétit de performance de celui qui a terminé le dernier Vendée Globe sur le podium malgré un foil cassé.

