Quand certains devisent sur les tableaux des ETA, d’autres jonglent avec des fichiers météo sur lesquels la Guadeloupe est encore loin de figurer. L’arrivée victorieuse de Tom Laperche prévue ce soir à partir de 21 heures locale à Pointe-à-Pitre va ouvrir un nouveau chapitre ce cette 13ème Route du Rhum-Destination Guadeloupe, alors que pour les 99 autres marins encore en course, la bagarre continue : contre les concurrents, en tête des cinq autres classes. Contre les éléments pour les autres. Avec une perturbation açorienne qui n’en finit pas de s’activer au milieu de l’Atlantique et une dépression tropicale qui ne désarme pas au Nord des Caraïbes, personne ne peut temporiser.

Certains comptent en heures, d’autres en jours voire en semaines. C’est le lot d’une transat qui réunit des bateaux de 12 à 32 mètres, nés entre 1978 et 2026 et dont les performances vont du simple au triple. Après une petite semaine de course, les concurrents sont éparpillés comme jamais et il faut se frotter les yeux devant la cartographie pour croire qu’ils visent tous le même but.
Tom Laperche (SVR Lazartigue) va bientôt humer les senteurs caraïbéennes charriées par un bon vent de Sud quand Charlie Capelle (ACapella-Proludic-La Chaîne de l’espoir) oblique vers les côtes marocaines pour se préserver du mauvais temps. Et tout au Nord, Mathieu Claveau (Inherent Phare 40) va devoir mettre du Sud dans sa route sous peine de débarquer en territoire américain…
Vers un nouveau record de l’épreuve
Tom Laperche n’a jamais été aussi près de conclure son exploit commencé au cap Fréhel dimanche dernier. Les nombreux journalistes rassemblés au Memorial Act vont pouvoir affûter leur plume pour conter une belle histoire et alimenter la légende du Rhum. Tout est réuni : Personnalité singulière, talent précoce (c’est sa première Route du Rhum à 29 ans), trace parfaite et rythme de dingue pour une victoire sans partage et un nouveau record de l’épreuve à la clef.
En multipliant les virements de bord, le skipper de SVR Lazartigue devrait atterrir en fin d’après-midi au Nord de la Guadeloupe. Où exactement ? Mystère. Traditionnellement, les concurrents débarquent de l’Ouest et rasent donc le petit îlot de la Tête à l’anglais. Tom Laperche arrive par le Nord et selon la qualité du vent, la veille du trafic et les orages localisés, il peut très bien choisir de faire un large tour de la Guadeloupe, qu’il faut contourner en la laissant à bâbord, avant de se présenter à la bouée Basse Terre qu’il devra, elle, laisser à tribord. Cette marque est le premier contact imposé avec la terre par les Instructions de course pour une ETA prévue sur la ligne à Pointe-à-Pitre entre 21 heures et minuit locales.
Quand Laperche aura crié « terre ! », Thomas Coville (Sodebo Ultim 3) et Louis Burton (Armand Thiéry) à 450 milles derrière, en auront presque terminé de la dépression tropicale qui s’est décalée dans l’Est. Ils la traversent actuellement au plus près de son centre par l’Ouest et vont bien accélérer au portant … avant de terminer au près dans une zone de molle qui les attend en fin de nuit prochaine. Mais peu importe l’écart avec SVR Lazartigue, c’est l’ordre du podium qui compte désormais. Le mano à mano des deux skippers distants de seulement 25 milles avec dans le rôle du professeur Ultim, Thomas Coville, talonné par un brillant élève, Louis Burton, fera partie des belles histoires de cette Route du Rhum. S’il avait démarré plus fort, Guirrec Soudée (Liamm), aurait pu venir s’inviter au cours, lui qui a démarré en mode diésel mais termine pleins gaz avec son trimaran archimédien.
« La certitude, c’est l’instabilité »
Fort de 120 milles d’avance, Basile Bourgnon (Edenred) ne lâche rien et aborde lui aussi ce phénomène tropical, mais sur l’autre bord. Au près donc, dans des conditions difficiles auxquelles veille de près la direction de course : « Cela fait 72 heures que cette dépression s’active. La seule certitude, c’est son instabilité », dit Francis Le Goff, le directeur de course. Jusqu’à 4 mètres de vagues, de méchantes cellules orageuses avec de grosses variations de vent en force et en direction, le tableau n’est pas idéal en multicoque… « C’est une phase à risque d’autant qu’elle arrive en fin de parcours après une semaine à tirer sur les bateaux et les organismes » poursuit celui qui ne sera pas fâché quand les huit Ocean Fifty étalés sur plus de 500 milles seront sortis de ce chaudron.
Un autre sujet de préoccupation concerne le troisième groupe de Class40, de la 34ème place occupée par l’espagnole Aina Bauza Roig (Alice Miliat Foundation) à Christophe Rateau (Gustave Roussy) , le 42ème et dernier de cette catégorie. « Les leaders sont tirés d’affaire, le deuxième groupe navigue au portant dans l’Ouest mais ces retardataires vont voir la dépression des Açores s’activer avec de nouveaux fronts à passer et un état de mer qui se dégrade » dit Francis Le Goff. On garde en tête le démâtage de Sasha Lanièce (Alderan), contrainte hier à l’abandon. Pour l’instant, la jeune femme qui avait fait un beau début de course, dérive vers le Sud et devra établir un gréement de fortune pour rallier les Açores car ses réserves de gaz oil sont insuffisantes pour espérer y aller au moteur. Lattes de spare, rail de grand-voile démonté, tout sera bon pour ériger un matereau et envoyer en l’air un tourmentin, puisque Sasha a été contrainte de larguer son gréement…
Qui pour les places d’honneur ?
A moins de 900 milles de l’arrivée et avec plus de 300 milles d’avance, Corentin Horeau (MACSF) continue de s’approcher méthodiquement de son rêve. Il contrôle la flotte, bien calé entre ses poursuivants et la Guadeloupe et sauf gros pépin technique, la victoire ne semble pas pouvoir échapper au brillant bizuth, qui a démarré en solitaire sur IMOCA en 2026. La question est plutôt de savoir si Boris Herrmann (Malizia 4) pourra résister à Sam Goodchild (Macif Santé Prévoyance. Ces deux-là se tiennent en cinq milles et le podium pourrait très bien se féminiser avec Elodie Bonafous (Association Petits Princes Queguiner) à seulement 30 milles ou encore Francesca Clapcich à 50 milles.
Qui dans ce groupe a encore toutes ses voiles et un potentiel intact ? C’est sur cette base aussi que se jouera le final en Class40 où 7 skippers se sont clairement détachés dans la dépression, emmenés par Achille Nebout (Amarris) et qui vont voir les conditions s’améliorer franchement la nuit prochaine après 48 heures tumultueuses.
Les Nordistes, emmenés par Ian Lipinski n’ont pas su transformer leur écart de latitude en un décalage Ouest, la faute sans doute à la mer trop forte derrière le front qui les a empêché de loffer. Ils se sont donc réalignés sur les Sudistes et payent cash leur option…
Dans les classes Vintage enfin, le match est passionnant entre les quatre premiers monocoques, encore dans le dur, mais qui se tiennent en 50 milles. Chez les multicoques, Damien Seguin (Arkea-Handicap International) s’est construit un bon petit matelas de 120 milles sur Eric Péron (French Touch Oceania Hotel) qui devrait encore s’épaissir puisque Damien touchera le premier le nouveau flux à l’Est de la dépression tropicale dans la soirée.
Et pendant ce temps-là, on apprend que Romain Pilliard (Use It again) reprend la mer depuis Roscoff, après avoi réparé les dégâts suite à sa collision avec Initiatives coeur au départ. Il lui reste 3450 milles devant les étraves pour rallier Pointe-à-Pitre. Quand on aime, on ne compte pas…
