Tom Laperche a mis tout le monde d’accord. Pour les autres, les négociations continuent ! Alors que le vainqueur de la 13e Route du Rhum – Destination Guadeloupe a franchi la ligne peu après 3h30 ce dimanche matin, rien n’est encore figé derrière lui. Duels serrés, écarts qui fondent, avaries à réparer et météo aux multiples visages : la bataille se poursuit sur tous les fronts. Et à ce petit jeu, les positions les plus confortables ne sont pas forcément les mieux garanties.

Burton tente le coup, Coville tient la corde
Tom Laperche a pris ses quartiers à Pointe-à-Pitre, mais le podium des géants est loin d'être complet. À quelque 90 milles du but, Thomas Coville (Sodebo Ultim 3) possède une cinquantaine de milles d'avance sur Louis Burton (Armand Thiery). De quoi voir venir ? Pas forcément. Dans les parages de la Guadeloupe, une avance peut fondre aussi vite qu'un glaçon sous les tropiques. Et le Malouin, qui n'a visiblement aucune envie de jouer les figurants, a décidé de tenter autre chose. Tandis que le détenteur du Trophée Jules Verne est passé entre Anguilla et Saint-Kitts-et-Nevis, son poursuivant a choisi une trajectoire plus occidentale. « Thomas est très fort et il a un bateau rapide. Ça fait plusieurs jours qu'on se bagarre. Il a repris un peu de distance, alors il faut essayer de ne pas être dans une position de suiveur. On s'est dit qu'on allait tenter de passer au vent des îles, avec l'espoir qu'il rencontre des zones moins favorables. C'est aussi ça, le panache : essayer quelque chose ! »
Le skipper d'Armand Thiery, attendu comme son rival dans l’après-midi (heure de Paris), n'a pas perdu le goût du spectacle. « J'ai passé une dernière nuit fantastique à slalomer entre les grains orageux. Le ciel était magnifique, avec les étoiles, les étoiles filantes et les îles. » Un décor de carte postale, certes, mais dont les coulisses réservent quelques chausse-trappes. À commencer par les dévents de Basse-Terre, capables de transformer une confortable avance en sérieuse contrariété. « Même les modèles météo ne voient pas très bien ce qui se passe. Combien de temps va-t-on perdre là-bas ? C'est passionnant à vivre de l'intérieur. Et tant que la ligne n'est pas coupée, rien n'est terminé ! » Le genre de suspense qui ferait passer une finale de Roland-Garros pour une partie de pétanque entre amis.
Une drôle de bande à grande vitesse
Il y a quelques jours, Basile Bourgnon (Edenred) semblait avoir trouvé la bonne formule pour s'échapper. Leader des Ocean Fifty depuis le 2 novembre, il avait creusé un écart de 130 milles. Mais la dépression tropicale a rebattu les cartes. Pierre Quiroga (Wewise) et Thibaut Vauchel-Camus (Solidaires En Peloton by Delanchy) sont revenus à seulement 50 milles de son tableau arrière. De quoi promettre une fin de parcours particulièrement disputée. Pour l'heure, les organismes et les machines ont surtout encaissé une sacrée correction. « On ne récupère pas des points de vie quand on est en mer et qu'on fait ce qu'on fait ! », plaisante Quiroga, qui a manifestement conservé son sens de l'humour malgré le manque de sommeil. « On a peut-être poussé le curseur un peu trop loin. Toute la nuit, on a navigué face à la mer, dans les éclairs, à faire mal au bateau et à nous-mêmes. Je crois qu'on a eu quasiment 55 nœuds. » Avec son J2 hors service, le skipper de Wewise a dû composer avec un jeu de voiles réduit, sans pour autant lever le pied. « On s'est mis dans le rouge, mais c'est une vraie performance sportive. Ça fait plaisir d'avoir des camarades de jeu d'un tel niveau. »
Et parmi ces camarades de jeu, un invité inattendu : Corentin Horeau (MACSF), qui mène les
IMOCA avec quelque 215 milles d'avance et navigue bord à bord avec les premiers trimarans de 50 pieds. Une cohabitation aussi improbable que réjouissante pour le marin méditerranéen. « C'est trop drôle de l'avoir à côté ! On s'est même retrouvés en visio pendant cinq minutes après que je l'ai appelé par erreur en faisant ma sieste. Ce sont des moments assez rares de plaisir sur cette course. » Le Trinitain ne boude pas non plus son plaisir, tout en gardant cette confrontation en perspective. « Je me surprends à regarder leurs trajectoires, à comparer nos virements et nos vitesses. » Il sait aussi que, dans cette météo particulièrement instable, les multicoques peinent davantage que les IMOCA à exprimer tout leur potentiel. Une nuance qui n'enlève rien à sa satisfaction. « Un peu d'autosatisfaction, ça fait du bien ! » Mais aussi stimulante soit-elle, cette partie avec les Ocean Fifty reste un match amical. Le championnat, lui, se joue entre monocoques de 60 pieds. « Je ne regardais pas trop derrière jusque-là, mais mon côté anxieux commence à ressortir doucement. » Une vigilance qui se comprend après la grosse frayeur de la veille, lorsque son capot avant a été arraché. « C'était la Bérézina. Je ne suis pas passé loin de l'abandon. Mais tout est réglé ! » Le leader peut à présent savourer sa position, sans oublier que l'Atlantique a parfois la mémoire courte et le sens de l'humour discutable.
Plus au nord de la dépression tropicale, Anne-Claire Le Berre (Upwind by Merconcept), tout comme Luke Berry (Le Rire Médecin – Lamotte) et Laurent Bourgues (La French Fab), affronte une tout autre configuration, guère plus confortable. « C'est un peu la guerre chez nous ! Les vagues sont très courtes et on ne peut pas accélérer, sinon on risque de prendre celle de devant et de faire catapulte. Je crois que personne n'en a envie aujourd'hui. » La navigatrice mène elle aussi sa propre bataille au sein de la flotte. « On a une deuxième course dans la course. On essaie de se challenger depuis le début. L'essentiel, maintenant, c'est de sortir de cet endroit ! »

Après la machine à laver, le mode pause
Il y a des jours où l'on rêve que le vent tombe. Et d'autres où l'on regrette qu'il ait pris la demande un peu trop au sérieux. Les premiers Class40 viennent d'en faire l'expérience. Après deux journées à se faire secouer comme des pruniers, les voilà englués dans une dorsale anticyclonique, avec une mer encore bien formée et des voiles qui peinent à se remplir. Guillaume Pirouelle (Sogestran – Seafrigo), Achille Nebout (Amarris) et Pierre Leboucher (Institut Imagine) sont regroupés en moins de six milles. Autant dire que personne n'a intérêt à s'assoupir. « Il n'y a plus d’air du tout, mais toujours beaucoup de mer. Je suis un peu en train de péter un câble ! », lâche Pirouelle. « C'est très nuageux, très bouché, il ne se passe pas grand-chose. J'aimerais bien sortir de là pour avancer un peu. » À défaut de faire grimper le compteur de milles, le Normand a mis à profit cette pause forcée pour réparer des dommages structurels à l'avant de son bateau. Une heure et demie de bricolage dans une humidité qui semble avoir définitivement élu domicile à bord.
Achille Nebout a lui aussi sorti la caisse à outils. « J'ai passé plusieurs heures à bricoler et je n'ai pas tout à fait fini. J'ai eu un souci de safran, cassé mon emmagasineur de J2 et une bastaque. C'était un petit carnage ! » Le skipper d'Amarris ne se fait aucune illusion sur la douceur de l'instant. « On en a tous bavé comme jamais. Les bateaux et les bonshommes n'ont pas été épargnés. Il fallait vraiment que ça finisse par souffler moins, sinon ça aurait pu être une hécatombe. » Et voilà qu'une nouvelle dépression menace de remettre tout le monde au travail dès demain, avec des vents susceptibles d'atteindre 30 à 40 nœuds. « Ça va matcher jusqu'au bout. Avec un vent aussi instable et incertain, rien n'est jamais fait ! »
Un peu plus loin, Djemila Tassin (Djemila Sailing – Belgium Ocean Racing) a retrouvé suffisamment de sérénité pour regarder autre chose que ses instruments. Première des Class40 à étrave pointue, la Belge n'a pas été épargnée non plus. « Je crois que ce sont les plus grosses conditions que j'ai vécues en solitaire. Tu restes tendue jusqu'au moment où ça s'arrête, parce qu'à chaque minute tu te demandes ce qui va casser. » Mais la pression a fini par retomber, laissant place à des plaisirs autrement plus légers. À commencer par une rencontre qui l'a visiblement enchantée : « J'ai vu mes premiers poissons volants ! Pour moi, ça marque l'entrée sous les latitudes tropicales. On quitte les mers froides ! » Les sargasses ont aussi fait leur apparition. Mais elles suscitent un enthousiasme nettement plus mesuré !
À Horta, Pamela Lee (#Empowher) a également retrouvé le sourire. Après le remplacement de ses batteries, l’Irlandaise a repris la mer hier vers 22 heures, soulagée et reconnaissante envers ceux qui lui ont permis de repartir. « Ça a été un incroyable travail d’équipe. Tout le monde s’est mobilisé sur mon bateau, je suis très touchée par cette solidarité. » Le calendrier ne lui laissait guère de marge : « La décision de repartir à ce moment-là n'a pas été facile, car une nuit assez musclée m'attendait. Mais sinon, j'aurais dû attendre lundi. » À peine six heures et demie plus tard, le port des Açores accueillait un autre concurrent, cette fois en IMOCA. Contraint de se dérouter en raison de sa blessure au dos, Ambrogio Beccaria (Allagrande Mapei) a rejoint Faial ce dimanche vers 4 h 30.
Des milles à gagner, des marins à saluer
Dans les deux catégories Rhum, les trajectoires continuent de se dessiner au gré d'une météo capricieuse. Chez les monocoques, Kieran Le Borgne (Armor-Lux – Le Finistère Assurance) mène devant Patrick Isoard (Groupe Cogedis pour Enfants Du Mékong) et Tanguy Caradec (Eurvad). En multicoques Vintage, Damien Seguin (Arkea – Handicap International) devance toujours Éric Péron (French Touch – Oceania Hôtels). Avec des vents qui jouent les intermittents et des systèmes perturbés encore bien présents, le chemin vers la Guadeloupe n'a rien d'une promenade de santé.
Pour Romain Pilliard (Use It Again), l'essentiel était d'abord de retrouver le mode course. C'est chose faite depuis 9h30 ce matin. Une semaine après sa collision avec l'IMOCA Initiatives-Cœur de Violette Dorange, le navigateur a quitté Roscoff, où quatre spécialistes du composite ont travaillé à la remise en état de son trimaran. Une réparation rendue possible grâce à la solidarité de nombreux soutiens et à une cagnotte participative. Le voilà de nouveau en route pour sa troisième participation. Mais la plus belle nouvelle de ces dernières heures échappe à toute logique de classement. Hier, après le déclenchement de la balise de détresse de Benoît Sineau (Ekinox-Rhétores) à 14h30, Jules Bonnier (Plastic Odyssey) a été dérouté par la Direction de course. À 20h45, il récupérait son concurrent sain et sauf.
Tom Laperche a ouvert le palmarès de cette 13e édition. Les écarts se resserrent, les nerfs sont mis à rude épreuve et les ambitions restent intactes. Le plus dur, désormais, n'est peut-être pas de gagner des milles… mais de ne pas en offrir aux autres.

