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LA GRANDE INTERVIEW. Nouvel arrivant dans la classe IMOCA, Pierre-Louis Attwell était déjà amarré aux pontons de Saint-Malo il y a quatre ans avec son Class40 et connaît bien le chemin. À 30 ans, le skippeur honfleurais s'apprête à traverser l'Atlantique à la barre de l'ancien monocoque de Tanguy Le Turquais. Atteint de la maladie de Crohn, le marin ne prend pas seulement le large pour la performance, sur son voilier RESILIENT, il fait flotter un message d’espoir pour tous ceux atteints de handicap invisible.


Pierre-Louis Attwell (Resilient) © Sibylle SIMON-BARBOUX
Pierre-Louis Attwell (Resilient) © Sibylle SIMON-BARBOUX


Comment te sens-tu à quelques jours du départ ?

Avec l'équipe, nous avons finalisé les derniers réglages techniques sur le bateau avant d’arriver au village, ce qui va nous permettre d'en profiter pleinement ! J’aurais aimé naviguer davantage, mais le budget est serré et nous sommes d’ailleurs toujours en quête de partenaires. Cela dit, les entraînements se sont très bien passés et mon expérience sur le Défi Azimut le mois dernier était de bon augure. On a montré qu’on est dans le coup !


Tu as fait ton entrée dans la cour des grands monocoques cette saison, comment ça s’est passé ? 

Je pense que la classe IMOCA et son écosystème sont ravis d'accueillir de nouveaux projets comme le mien, même s'il s'agit d'un bateau à dérives, comme beaucoup de ceux lancés depuis le dernier Vendée Globe, finalement.

Par rapport à la Class40, la manière de fonctionner est très différente. La classe IMOCA est plus structurée : les grands sujets techniques sont débattus en assemblée générale. Même si l'on n'a pas toujours toutes les clés pour tout saisir au début, l’accueil a été plus que chaleureux.


Et qui t’a accueilli ? 

Je connais Louis Duc depuis des années, c’est un peu mon grand frère dans la course au large. J'ai passé des heures à imaginer des scénarios avec lui pour concevoir ce projet IMOCA, choisir le bon voilier et bien le vendre aux partenaires.

Et puis, il y a les copains de la Class40 que je retrouve, comme Jean-Baptiste Daramy, Nicolas d’Estais, ou Ambrogio Beccaria — même si son projet est structuré différemment. Sébastien Marsset a aussi été très bienveillant. Nous avons beaucoup échangé. Il existe un petit groupe de bateaux à dérives au sein duquel des affinités naturelles se sont créées entre skippeurs.


"Je suis convaincu que les bateaux à dérives ont encore toute leur place aujourd’hui en IMOCA."

Ce n’est pas dur justement d’arriver avec un bateau sans foils dans cette classe ? 

Je suis convaincu que les bateaux à dérives ont encore toute leur place aujourd’hui en IMOCA. Ce sont des monocoques simples, qui constituent un excellent tremplin quand on arrive de la Class40. Et puis il n’y a qu’à compter le nombre de foileurs sur les parkings… Les seuls projets qui parviennent à se monter et les seuls voiliers qui se vendent actuellement sont ceux à dérives. C'est peut-être un signal fort, surtout dans le contexte économique actuel où les entreprises se montrent plus prudentes. Nos projets leur offrent un rapport qualité-prix très intéressant.


Pierre-Louis Attwell à bord de son IMOCA Resilient © Sibylle SIMON-BARBOUX
Pierre-Louis Attwell à bord de son IMOCA Resilient © Sibylle SIMON-BARBOUX

La période du village est toujours très intense, comment tu gères ça ? 

Ce n’est pas évident, surtout pour une équipe comme la nôtre qui cherche encore des financements. Cette période est à la fois hyper précieuse avec nos partenaires et nos éventuels prospects, tu veux capitaliser dessus. Et en même temps, c'est tellement énergivore. Plus les années passent et plus j'essaie d'avoir quelques jours avant le départ avec le moins de sollicitations possible. Je vais me déconnecter deux jours en début de semaine prochaine pour rentrer chez moi, faire autre chose, aller me promener, peut-être faire de la wing si les conditions s'y prêtent et recharger les batteries avant le jour J.


Le 1er novembre, ce sera le jour J, est-ce que tu as une superstition ? 

J’emmène toujours la même cuillère pour mes repas lyophilisés. C'est mon père, disparu il y a quelques années, qui me l’avait offerte pour ma Solitaire du Figaro. Elle a fait 100 % de mes courses, elle me fait penser à lui et à cette passion pour la mer qu'il m'a transmise.


C’est quoi ton moment préféré en mer ? 

J'aime les instants de plénitude où tout roule. Prendre son petit-déjeuner au lever du soleil dans les alizés... On a déjà sorti la caisse à outils parce que si rien n'est encore cassé, ça ne va pas tarder, donc on a pris les devants. En course, surtout sur les transats, c'est aussi un moment privilégié de réflexion sur l’avenir pour moi. Tous les grands tournants dans mes projets, je les ai pris en mer. En 2021, c'est depuis le large que j'envoyais mon premier mail au chantier JPS à La Trinité pour construire mon nouveau Class40. En 2025, de la même manière, c'est dans les alizés que j'ai mûri l'idée de passer en IMOCA.


"Nous allons tester sur la Route du Rhum un nouveau protocole de suivi à distance de ma maladie."

A l’époque ton bateau s’appelait « Vogue avec un Crohn ». Tu es toi-même atteint de cette maladie depuis l’âge de 16 ans. Que signifie ce nouveau nom RESILIENT ? 

En France, 350 000 personnes sont touchées par une maladie inflammatoire chronique. Au tout début de ma carrière, en Figaro, j’avais envie et besoin de parler de mon parcours, de dire au monde que j'avais cette maladie digestive car pendant des années ça avait été un fardeau à porter et j'étais même incapable d'en parler à mes amis. Au fur et à mesure, mon parcours de patient a évolué, ma vision aussi. Il y a des gens autour de moi qui m'ont dit : « moi j'ai pas de maladies digestives, par contre j'ai une autre forme de handicap, j'ai un autre parcours de vie et je me retrouve dans ce que tu dis. » Au moment de passer en IMOCA, l'évolution de cette identité s'est imposée naturellement : mettre en avant tous les handicaps invisibles.


L'IMOCA Resilient qui met en avant le handicap invisible © Sibylle SIMON-BARBOUX
L'IMOCA Resilient qui met en avant le handicap invisible © Sibylle SIMON-BARBOUX

Comment tu t’es préparé pour combiner exigence de la course au large et gestion de la maladie, en particulier en solitaire ? 

Depuis des années, avant chaque départ, mon équipe médicale et les médecins de la course se coordonnent pour faire le point sur mon état de santé et s'assurer que ma maladie est stabilisée. Cette fois, en vue du Vendée Globe, nous allons tester sur la Route du Rhum un nouveau protocole de suivi à distance, en collaboration avec le CHU de Nantes.

Tout d’abord, j'embarque un échographe portable à bord. L’idée est que je puisse réaliser moi-même les images, guidé en direct par le médecin. Ce sera une grande première.

Le deuxième outil est une vidéocapsule. C’est un gros comprimé doté d'une microcaméra qui filme l'ensemble du tube digestif pendant une douzaine d'heures. En parallèle, je colle un patch sur mon abdomen qui reçoit les images et me permet de les transférer à l’équipe médicale depuis mon ordinateur.

J’embarque également tout le matériel nécessaire pour effectuer les analyses courantes. L’objectif est de suivre l'évolution de la maladie en direct et d'adapter le traitement si besoin.

C'est aussi une manière de porter un message fort auprès des patients : grâce à l'innovation technique, ne renoncez pas à vos rêves. On peut avoir des projets ambitieux tout en maintenant la continuité des soins — qu'il s'agisse de partir étudier un an à l'étranger ou de faire un trek de quatre mois en Indonésie. De façon plus pragmatique, cela pourra aussi aider certains patients à mieux appréhender leur suivi à domicile dans les déserts médicaux.

22 oct.
5 min de lecture

LA GRANDE INTERVIEW. Nouvel arrivant dans la classe IMOCA, Pierre-Louis Attwell était déjà amarré aux pontons de Saint-Malo il y a quatre ans avec son Class40 et connaît bien le chemin. À 30 ans, le skippeur honfleurais s'apprête à traverser l'Atlantique à la barre de l'ancien monocoque de Tanguy Le Turquais. Atteint de la maladie de Crohn, le marin ne prend pas seulement le large pour la performance, sur son voilier RESILIENT, il fait flotter un message d’espoir pour tous ceux atteints de handicap invisible.


Pierre-Louis Attwell (Resilient) © Sibylle SIMON-BARBOUX
Pierre-Louis Attwell (Resilient) © Sibylle SIMON-BARBOUX


Comment te sens-tu à quelques jours du départ ?

Avec l'équipe, nous avons finalisé les derniers réglages techniques sur le bateau avant d’arriver au village, ce qui va nous permettre d'en profiter pleinement ! J’aurais aimé naviguer davantage, mais le budget est serré et nous sommes d’ailleurs toujours en quête de partenaires. Cela dit, les entraînements se sont très bien passés et mon expérience sur le Défi Azimut le mois dernier était de bon augure. On a montré qu’on est dans le coup !


Tu as fait ton entrée dans la cour des grands monocoques cette saison, comment ça s’est passé ? 

Je pense que la classe IMOCA et son écosystème sont ravis d'accueillir de nouveaux projets comme le mien, même s'il s'agit d'un bateau à dérives, comme beaucoup de ceux lancés depuis le dernier Vendée Globe, finalement.

Par rapport à la Class40, la manière de fonctionner est très différente. La classe IMOCA est plus structurée : les grands sujets techniques sont débattus en assemblée générale. Même si l'on n'a pas toujours toutes les clés pour tout saisir au début, l’accueil a été plus que chaleureux.


Et qui t’a accueilli ? 

Je connais Louis Duc depuis des années, c’est un peu mon grand frère dans la course au large. J'ai passé des heures à imaginer des scénarios avec lui pour concevoir ce projet IMOCA, choisir le bon voilier et bien le vendre aux partenaires.

Et puis, il y a les copains de la Class40 que je retrouve, comme Jean-Baptiste Daramy, Nicolas d’Estais, ou Ambrogio Beccaria — même si son projet est structuré différemment. Sébastien Marsset a aussi été très bienveillant. Nous avons beaucoup échangé. Il existe un petit groupe de bateaux à dérives au sein duquel des affinités naturelles se sont créées entre skippeurs.


"Je suis convaincu que les bateaux à dérives ont encore toute leur place aujourd’hui en IMOCA."

Ce n’est pas dur justement d’arriver avec un bateau sans foils dans cette classe ? 

Je suis convaincu que les bateaux à dérives ont encore toute leur place aujourd’hui en IMOCA. Ce sont des monocoques simples, qui constituent un excellent tremplin quand on arrive de la Class40. Et puis il n’y a qu’à compter le nombre de foileurs sur les parkings… Les seuls projets qui parviennent à se monter et les seuls voiliers qui se vendent actuellement sont ceux à dérives. C'est peut-être un signal fort, surtout dans le contexte économique actuel où les entreprises se montrent plus prudentes. Nos projets leur offrent un rapport qualité-prix très intéressant.


Pierre-Louis Attwell à bord de son IMOCA Resilient © Sibylle SIMON-BARBOUX
Pierre-Louis Attwell à bord de son IMOCA Resilient © Sibylle SIMON-BARBOUX

La période du village est toujours très intense, comment tu gères ça ? 

Ce n’est pas évident, surtout pour une équipe comme la nôtre qui cherche encore des financements. Cette période est à la fois hyper précieuse avec nos partenaires et nos éventuels prospects, tu veux capitaliser dessus. Et en même temps, c'est tellement énergivore. Plus les années passent et plus j'essaie d'avoir quelques jours avant le départ avec le moins de sollicitations possible. Je vais me déconnecter deux jours en début de semaine prochaine pour rentrer chez moi, faire autre chose, aller me promener, peut-être faire de la wing si les conditions s'y prêtent et recharger les batteries avant le jour J.


Le 1er novembre, ce sera le jour J, est-ce que tu as une superstition ? 

J’emmène toujours la même cuillère pour mes repas lyophilisés. C'est mon père, disparu il y a quelques années, qui me l’avait offerte pour ma Solitaire du Figaro. Elle a fait 100 % de mes courses, elle me fait penser à lui et à cette passion pour la mer qu'il m'a transmise.


C’est quoi ton moment préféré en mer ? 

J'aime les instants de plénitude où tout roule. Prendre son petit-déjeuner au lever du soleil dans les alizés... On a déjà sorti la caisse à outils parce que si rien n'est encore cassé, ça ne va pas tarder, donc on a pris les devants. En course, surtout sur les transats, c'est aussi un moment privilégié de réflexion sur l’avenir pour moi. Tous les grands tournants dans mes projets, je les ai pris en mer. En 2021, c'est depuis le large que j'envoyais mon premier mail au chantier JPS à La Trinité pour construire mon nouveau Class40. En 2025, de la même manière, c'est dans les alizés que j'ai mûri l'idée de passer en IMOCA.


"Nous allons tester sur la Route du Rhum un nouveau protocole de suivi à distance de ma maladie."

A l’époque ton bateau s’appelait « Vogue avec un Crohn ». Tu es toi-même atteint de cette maladie depuis l’âge de 16 ans. Que signifie ce nouveau nom RESILIENT ? 

En France, 350 000 personnes sont touchées par une maladie inflammatoire chronique. Au tout début de ma carrière, en Figaro, j’avais envie et besoin de parler de mon parcours, de dire au monde que j'avais cette maladie digestive car pendant des années ça avait été un fardeau à porter et j'étais même incapable d'en parler à mes amis. Au fur et à mesure, mon parcours de patient a évolué, ma vision aussi. Il y a des gens autour de moi qui m'ont dit : « moi j'ai pas de maladies digestives, par contre j'ai une autre forme de handicap, j'ai un autre parcours de vie et je me retrouve dans ce que tu dis. » Au moment de passer en IMOCA, l'évolution de cette identité s'est imposée naturellement : mettre en avant tous les handicaps invisibles.


L'IMOCA Resilient qui met en avant le handicap invisible © Sibylle SIMON-BARBOUX
L'IMOCA Resilient qui met en avant le handicap invisible © Sibylle SIMON-BARBOUX

Comment tu t’es préparé pour combiner exigence de la course au large et gestion de la maladie, en particulier en solitaire ? 

Depuis des années, avant chaque départ, mon équipe médicale et les médecins de la course se coordonnent pour faire le point sur mon état de santé et s'assurer que ma maladie est stabilisée. Cette fois, en vue du Vendée Globe, nous allons tester sur la Route du Rhum un nouveau protocole de suivi à distance, en collaboration avec le CHU de Nantes.

Tout d’abord, j'embarque un échographe portable à bord. L’idée est que je puisse réaliser moi-même les images, guidé en direct par le médecin. Ce sera une grande première.

Le deuxième outil est une vidéocapsule. C’est un gros comprimé doté d'une microcaméra qui filme l'ensemble du tube digestif pendant une douzaine d'heures. En parallèle, je colle un patch sur mon abdomen qui reçoit les images et me permet de les transférer à l’équipe médicale depuis mon ordinateur.

J’embarque également tout le matériel nécessaire pour effectuer les analyses courantes. L’objectif est de suivre l'évolution de la maladie en direct et d'adapter le traitement si besoin.

C'est aussi une manière de porter un message fort auprès des patients : grâce à l'innovation technique, ne renoncez pas à vos rêves. On peut avoir des projets ambitieux tout en maintenant la continuité des soins — qu'il s'agisse de partir étudier un an à l'étranger ou de faire un trek de quatre mois en Indonésie. De façon plus pragmatique, cela pourra aussi aider certains patients à mieux appréhender leur suivi à domicile dans les déserts médicaux.

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