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LA GRANDE INTERVIEW. Certaines carrières semblent toutes tracées, jusqu’à ce que l’océan vienne y mettre son grain de sel. Ingénieure et docteure en physique-biologie, Sasha Lanièce a bien tenté de poursuivre sa carrière scientifique, mais depuis l’âge de 14 ans, et ses premiers stages aux Glénans, les embruns ont déclenché chez elle une réaction chimique inévitable : l’obsession d’être sur l’eau. Elle découvre l’univers de la Mini Transat qui devient sa tribu. La course au large sera son métier. Elle s’impose au mérite et crée son écurie 100 % féminine : Les Déferlantes. À 33 ans, aux commandes de son Class40 Alderan, Sasha Lanièce s'élance avec une ambition intacte sur sa toute première Route du Rhum.

Comment te sens-tu à quelques jours du départ ?
J’ai hâte et je sens que je suis prête ! Cela fait trois ans que je n’ai pas fait de transat en solitaire, il me tarde d’y retourner. Pour l’instant, la concentration prime, l’excitation viendra une fois la ligne de départ franchie. Il nous reste quelques détails à régler, mais le plus dur est fait. Il faut désormais en profiter car je vais réaliser un rêve complètement fou. Naviguer en solitaire sur ce bateau, ça va être génial et je pense que lui et moi on va passer un bon moment.
Justement, quelle relation as-tu nouée avec ton bateau ?
J’ai l’intime conviction que si tu es gentille avec ton bateau, il te le rend bien. C’est un respect mutuel avec Alderan. À terre, je fais régulièrement le tour pour vérifier que tout va bien. Une fois en mer, j’exécute chaque manœuvre de manière réfléchie, et lui aussi veille sur moi.
Est-ce qu’il t’arrive de lui parler ?
J'ai beaucoup parlé avec mon Mini 6.50 au début de ma carrière. J’apprenais à dormir en solitaire et j’ai eu quelques petits loupés avec de longues phases de fatigue. C’est là que lui aussi s’est mis à me parler ! Alderan, fort heureusement, converse moins avec moi, sûrement le signe que j’arrive mieux à gérer la fatigue. Je me parle surtout à moi-même, je chante aussi, le bateau est habitué, il se tait, surtout quand je chante du Céline Dion. Finalement, rien que pour ça, j'ai hâte de repasser en solo : c'est plus difficile de chanter à tue-tête toute la nuit quand on est en double ou en équipage.
"C’est une sensation tellement folle de traverser l’Atlantique, en manœuvrant son propre bateau, toute seule."
Comment t’es-tu préparée ?
J’ai suivi une préparation physique intense. J’ai découvert un paquet de muscles dans mon dos et mes bras, c'est certain ! Passer du Mini au Class40, du double au solo, c’est une grande marche. L’année dernière, le projet débutait, j’étais concentrée sur les entraînements et l’apprentissage. Cette fois, je me suis focalisée sur la préparation physique et mentale, ainsi que sur l’analyse de performance.
Il a aussi fallu bien préparer le bateau. Un problème de quille nous a coûté du temps et de l’argent, mais il est résolu. Nous repartons avec une grand-voile et un J1 tout neufs, ce qui devrait faire une vraie différence.
Tu parles beaucoup de ton expérience de la Mini Transat. Est-ce une course qui rend forcément addict ?
Oui, clairement ! C’est une sensation tellement folle de traverser l’Atlantique, en manœuvrant son propre bateau, toute seule. On éprouve une immense liberté et un sentiment de maîtrise et de compétence. On est fier de soi et du chemin parcouru, d'autant plus quand, comme moi, on n'avait presque jamais navigué auparavant. C'est dans ces moments-là qu'on se découvre et qu'on réalise ce dont on est vraiment capable.
Tu as fait une école d’ingénieur, un doctorat en physique et en biologie, qu’est-ce que ce cursus t’a apporté dans la course au large ?
Cela m'a permis de mieux comprendre la mécanique du bateau, le côté ingénierie. Ça m’a aussi apporté une certaine rigueur logique dans l'analyse des données de navigation. Disons que grâce à mes études, j’ai des bases très solides par rapport à quelqu'un qui a un autre parcours. C'est indéniablement un avantage.
Comment tu te sens au milieu de l’océan ?
Libre et puissante ! Quand tu pars, tu penses connaitre tes capacités grâce à ta préparation et à ce que les autres pensent ou disent de toi. Et puis viennent les tempêtes, les coups du sort et là tu réalises que tu es capable de bien plus. C'est une sensation indescriptible. En mer, je suis apaisée, j’ai juste envie d’y rester.
Quel est ton moment préféré en mer ?
Les nuits. Cette immensité noire où il y a juste ton bateau, toi et les étoiles, rien d’autre. Ces moments, on ne les a pas à terre.
As-tu déjà un rituel lors des compétitions ?
J'ai une superstition qui fonctionne bien en nord Bretagne c'est de saluer chaque pingouin que je croise. Quand je les vois, je dois dire « bonjour monsieur Guillemot » et quand il y a un banc de 40 guillemots, ça prend un certain temps, mais j’essaie de ne pas faire de jaloux. Après, dans les alizés, ce sera plus difficile…
"L'idée des Déferlantes c'est de faire naviguer un maximum de femmes et d’aller dénicher des talents."
Qu’est-ce que tu emportes à bord pour tes rares temps libres ?
J’embarque beaucoup de podcasts car on peut barrer ou régler les voiles tout en les écoutant. J’ai deux « moods » : si la navigation est facile, j’écoute « Les Pieds sur Terre » (France Culture) ; si la situation demande plus de concentration ou d’attention, j’écoute quelque chose de plus léger comme « Small Talk » de David Castello-Lopes (Konbini). Il pose des questions improbables à ses invités et les réponses sont souvent très drôles. J’emmène aussi de la musique. Du Céline Dion forcément ! Mais aussi de l’électro, un peu de techno quand le vent souffle fort, et des morceaux plus planants pour le matin, le soir ou la nuit.
En parallèle de ta carrière de navigatrice, tu as monté ta propre écurie 100 % féminine, les Déferlantes, comment se porte-t-elle ?
Pour le moment, nous avons deux bateaux : mon ancien Mini et le Class40. L'écurie compte trois personnes : deux skippeuses et un boat captain, Pierre-Édouard Regaud. L'année prochaine, avec la saison du double, nous aurons plus de navigatrices. L'idée c'est de faire naviguer un maximum de femmes, en solo, en duo, en équipage et j’aime bien aussi l’idée d’aller dénicher des talents. Les incorporer à mes projets, c’est mettre en avant des femmes qui osent et qui vont inspirer celles à qui on va raconter nos histoires.
Si avec les Déferlantes, vous inspirez les générations futures, quelles femmes t’ont toi-même inspirée ?
J'ai découvert la voile assez tard. Souvent, on me parle d’Ellen MacArthur ou de Florence Arthaud. Elles sont incontestablement incroyables mais je ne les connaissais pas vraiment, question de génération. Les navigatrices qui m’ont inspirée, ce sont surtout Samantha Davis, Clarisse Cremer et Amélie Grassi.
Et en dehors de la voile ?
Michelle Obama, qui est assez incroyable. J’admire aussi l’actrice britannique Emma Thompson pour son engagement envers la cause des femmes.
Côté français, ce sont surtout les femmes de mon entourage qui m’ont construite, notamment ma mère, qui a mené sa carrière tout en élevant quatre enfants. Je n’avais pas besoin de chercher bien loin, j'avais un modèle parfait à la maison.
Cette année, pour la première fois (hormis en catégorie Vintage), il y aura une femme dans chaque classe. Quel regard portes-tu sur cette évolution ?
Avoir une représentante dans chaque catégorie permet à toutes les autres de se dire : « D'accord, c'est accessible. » Auparavant, cela pouvait impressionner, notamment en multicoque où l'on se disait que ce n'était pas possible. Pour Alexia Barrier (IDEC SPORT-CIC) et Anne-Claire Le Berre (Upwind by MerConcept), je pense que c'est très dur, mais elles inspirent tellement de femmes que le jeu en vaut la chandelle.
Et de voir Anne-Claire en Ocean Fifty et Alexia en ULTIM, ça te donne envie d’autres supports ?
D’un côté, cela nous prouve qu'on peut viser plus loin et plus haut. D’un autre côté, j'ai commencé la voile il y a peu de temps, donc j'avance étape par étape… Mais mes rêves n’ont pas de limites.
Et après la Route du Rhum - Destination Guadeloupe ?
Je vais continuer à progresser en Class40 pendant deux ans et développer mon écurie sous ma double casquette de skippeuse et d’entrepreneuse. Nous recherchons d'ailleurs un sponsor complémentaire, car j’aimerais intégrer un troisième bateau, un IMOCA, confié à une nouvelle navigatrice. Et pourquoi pas m’essayer au double avec elle !
