LA GRANDE INTERVIEW. À 46 ans, Tanguy se lance dans le défi d’une vie : participer à la Route du Rhum – Destination Guadeloupe à bord de son monocoque de 50 pieds, Eurvad (Vintage Mono). Une aventure si riche de sens, quarante ans après la disparition de son père, l’emblématique Loïc Caradec, lors de l’édition 1986.

C’est un nom qui claque et qui reste, de ceux qui se bousculent dans les têtes quand on ravive l’histoire de la Route du Rhum. Dans les années 1980, Loïc Caradec faisait partie de la poignée de marins qui savaient naviguer à bord des géants, qui jouaient avec les limites et faisaient rêver toute une génération. Le 13 novembre 1986, au cœur de la Route du Rhum, il disparaît brutalement. Son fils, Tanguy, a 6 ans et les souvenirs précis du trampoline de Royal. Quarante ans plus tard, Tanguy, père de deux jeunes filles et entrepreneur, est de retour à la Route du Rhum comme participant. Avec un bateau, avec une histoire, avec une préparation qu’il a menée tambour battant. Avec le souvenir d’un père aussi, si heureux de remettre un « Caradec » sur la ligne de départ de la Route du Rhum.
Quand est-ce que tu t’es dit que tu voulais toi aussi participer à la Route du Rhum ? C’était il y a deux ans. Une copine m’a dit : « mais pourquoi tu ne la fais pas ? Ça a commencé à germer et rapidement, je me suis rendu compte que ce n’était pas si farfelu. Je suis capable de le faire et si je ne le fais pas là, je ne le ferai jamais. J’ai alors commencé à jeter quelques bouteilles à la mer et à préparer progressivement le projet. Il y a deux aspects dans le projet, le caractère sportif d’un côté et « mémoriel » en rendant hommage à ton père disparu lors de la Route du Rhum 1986… Oui, c’est évident que la Route du Rhum est indissociable de l’histoire avec mon père. Cela fait quarante ans désormais et j’ai envie de lui rendre un bel hommage. Je le fais pour lui bien sûr mais pas seulement : c’est aussi parce que la course me fait rêver.
Comment as-tu vécu toute la préparation ? Je comprends ceux qui disent que la victoire c'est déjà d’être sur la ligne de départ ! J’ai acheté un bateau, changé la quille, cherché des partenaires. Il y a les entraînements, l’aspect communication, la gestion des médias et la vie personnelle aussi. J’habite à Paris, je fais des allers-retours à la Trinité-sur-Mer tous les week-ends… C’est quand même un sacré projet ! Ça touche un peu toutes les cordes à mon arc mais de façon très intense et surtout avec une date butoir, le 1er novembre (date du départ NDLR).
« La Route du Rhum comptait énormément pour mon père »
Qu’est-ce qui fait la difficulté de la course ?
Même si la course est un sprint pour les skippers professionnels, c’est une course qui est très longue. Moi, c’est la première fois que je fais du solitaire en compétition, je vais sans doute la boucler entre 16 et 21 jours. Et puis il y a énormément de systèmes météo différents, un train de dépression à passer, des stratégies différentes… Dans sa gestion, c’est une course très difficile parce qu’il faut penser à tout : ne pas casser, avancer, bien manger, parvenir à se reposer… C’est une sacrée aventure où il faut aller au bout de soi-même !
Tu avais 6 ans quand ton père a disparu… Quels souvenirs gardes-tu et quel regard portes-tu sur le marin qu’il était ? J’ai encore quelques souvenirs bien précis. Je me souviens très bien du trampoline du catamaran Royal, de son baptême. De ce qu’on m’a rapporté, c’était un grand marin, très complet et malicieux. Il était ingénieur, adorait la technique et la navigation et faisait partie des pionniers dans l’émergence des grands multicoques. La Route du Rhum le faisait rêver, ça comptait énormément pour lui. Il avait préparé la course avec sérieux : il était d’ailleurs en tête au moment de son chavirage. D’après plusieurs articles, il aurait dit avant le départ : « on ne peut pas faire ça toute sa vie, j’en ai assez de prendre des claques dans la gueule au milieu de l’océan, je n’ai plus le feu sacré »… Oui, je l’ai lu aussi. Non seulement il l’a dit mais ma mère nous a toujours dit que c’était sa dernière course. Il avait fait deux Whitbread (l’ancêtre de The Ocean Race), avait contribué au lancement de l’Hydrofolie puis de Royal. Pourtant, il voulait être plus présent pour sa famille et ses trois enfants. C’était de notoriété publique qu’il s’agissait de sa dernière course. Malgré sa tragique disparition, tu as toujours conservé une envie de naviguer, d’aller au large ? Oui, je crois. Nous sommes une famille de marins. Nous avons d’ailleurs gardé un vieux gréement, le Kervilen, sur lequel mon père a appris à naviguer. C’est le plus vieux bateau de la Trinité-sur-Mer, il y a interdiction d’y mettre un moteur, toutes les arrivées et les départs du port se font à la voile. On s’en occupe depuis qu’on est petit, on l’a poncé, repeint, on est parti avec… Ce bateau, c’est un totem, un espace de liberté. Et comme je suis compétiteur, j’ai commencé à faire des régates et j’ai toujours gardé ce lien avec la mer.

« Pour moi la voile, c’est avant tout un sport d’équipe »
Tu as aussi une vie familiale et une carrière professionnelle très épanouie. Le large, ce n’est pas une fuite ? Non au contraire, ça fait partie de ma vie, c’est plus une soupape, surtout quand on travaille à La Défense à Paris ! J’ai eu la chance de toujours gérer mon emploi du temps comme je le voulais. J’ai pu faire des régates en France, en Europe, j’ai même disputé la Sydney-Hobart il y a quatre ans. Pour moi la voile, c’est avant tout un sport d’équipe. En disputant là une course en solitaire, c’est un saut vers l’inconnu. Tu as deux filles de 4 et 7 ans, deux âges proches du tien quand ton père a disparu. Comment as-tu évoqué avec elles ta participation à la Route du Rhum ? La plus jeune parle peu, elle enregistre tout mais ne manifeste pas trop ses émotions. L’aînée en revanche en a bien conscience : je crois qu’elle est un peu fière mais elle a peur aussi. Elle est au courant de notre histoire familiale, elle me répète parfois qu’elle ne veut pas que je parte et que je meure comme mon père. Ce ne sont pas des moments très faciles à gérer. Est-ce qu’il y a une appréhension à leur dire au revoir en quittant les pontons ? Pour être franc, je n’y pense pas vraiment. J’espère que j’arriverai à gérer mes émotions sans les contenir pour autant. Même s’il y a un hommage à mon père, je ne veux pas que ma participation tombe dans le pathos. C’est le contraire : j’ai envie d’en faire un moment heureux et d’en profiter. J’ai un bateau qui est bien préparé, je suis content de ce qui a été mis en place et très heureux de participer à cette aventure. Je fais tout pour être le plus serein possible sur la ligne de départ !

