- 4 nov. 2022
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© Idec
Le skipper d’Idec Sport a la parole plutôt rare mais porte un regard aiguisé sur la course au large et tout particulièrement la Route du Rhum - Destination Guadeloupe dont il prendra dimanche le départ pour la huitième fois ! Le vainqueur de l’édition 2018 nous a livré ses impressions dans le cockpit d’Idec Sport à 48 heures du grand départ.
Qu’est ce qui a changé sur Idec Sport en quatre ans, Francis ?C’est le même bateau, le même bonhomme, la météo n’est pas très différente, un peu forte au départ. La concurrence est plus relevée avec plusieurs bateaux qui existaient il ya quatre ans et ont été mis au point et deux nouveaux qui en ont tiré les enseignements. La concurrence sera plus rude.
La météo est sur toutes les lèvres aujourd’hui, avec du vrai mauvais temps d’hiver à la sortie de la Manche. Qu’en penses-tu ?J’ai déjà eu ce genre de conditions avec Idec Sport, mais dans le bon sens (au portant NDR). Dans le mauvais sens, je n’ai pas abusé. J’ai de la curiosité plus que de l’appréhension. Est ce que ce sera plus fort que ce que j’ai déjà connu au près, ce sera intéressant à voir ? Entre casser parce qu’un bateau est trop neuf et pas assez éprouvé comme peut-être mes concurrents et casser parce qu’il est trop vieux et que le matériel est d’origine comme le mien, la question reste ouverte. Sur Idec Sport, beaucoup de pièces datent de la première mise à l’eau, les safrans, les winches, les drosses de barre. On remplace les bouts, les câbles, mais nous avons un petit budget et on ne peut pas aller beaucoup plus loin. Nous sommes dans l’inconnu comme tout le monde. Mais c’est un inconnu positif car j’ai confiance dans mon trimaran. Si on me donnait le choix de partir sur un autre, je préfèrerais prendre l’ancien bateau de François (Actual Ultim3) que le nouveau par exemple…
Justement, tu as eu l’occasion de naviguer sur SVR Lazartigue. Quelles ont été tes sensations ?Par 20 nœuds de vent, je préfère son bateau au mien ! Il va 10 noeuds plus vite, c’est une merveille. Je remercie d’ailleurs François de m’avoir invité car c’est une démarche assez rare. J’ai pu constater l’énorme différence que j’appréhendais intellectuellement, mais je n’imaginais pas que c’était à ce point là. Et puis, les systèmes sont tellement différents. Tout marche par hydraulique, moi je n’en ai quasiment pas à bord, la barre est électronique. Sur Idec, l’électronique est identique à celle d’un Class40… Donc j’ai été très impressionné, j’ai pris un petit coup au moral à vrai dire !
A la fois, rien ne remplace l’expérience de son bateau …Surtout, lorsque tu as un bateau très technique et complexe, tu as beaucoup plus de chances d’arriver en mode dégradé et d’être amené à ralentir. Sur un bateau très simple comme Idec Sport, ce n’est ni l’électronique, ni l’hydraulique qui m’empêcheront d’aller vite. Les bouts, ça se répare, les winches, on peut en condamner un et travailler sur l’autre, il y a toujours des solutions.… Après on est un peu tous logés à la même enseigne sur le risque de choc avec les OFNIS, même si j’ai moins de surface qui ratisse l’eau. Le foil au vent qui tape à chaque mouvement et prend toutes les vagues sur le bateau de François, ça m’a aussi beaucoup impressionné d’ailleurs.
En 1990 pour ta première Route du Rhum - Destination Guadeloupe, vous étiez 19 partants. Dimanche, 138 marins s’élancent ! Quel regard portes-tu sur l'événement, trente deux ans après ta première participation ?En 1990, c’était très spécial, je suis rentré dans le Rhum presque par effraction ! J’avais construit un catamaran sous une serre de maraîcher et comme Bruno Peyron et Hervé Laurent, j’ai reçu l’obligation de le couper à 20 m. Et puis, trois semaines avant le départ, on nous a expliqué qu’il fallait couper une deuxième fois à 18,30 m… Bruno et Hervé sont partis en pirate car ils en avaient les moyens mais mon sponsor m’a dit, relis ton contrat : soit tu rembourses tout et tu peux partir en pirate, soit tu te conformes à la règle. Je me suis donc exécuté et on m’a imposé de refaire une qualification avant de partir car le bateau avait changé de dimensions… J’ai fait ça à l’arrache au dernier moment dans 45 nœuds de vent. Je suis revenu avec des voiles déchirées et le bateau en vrac, plein d’eau. J’étais lessivé et je suis parti comme ça. Tu vois, j’ai vraiment mis un pied dans la porte pour participer, j’étais le mauvais élève de la classe à l’époque. Avec le recul, j’ai un peu le regret de ne pas être parti en pirate et tu vois, cette année, je me suis conformé aussi à la règle en adhérant à la classe Ultim. J’ai pris des rides mais je suis resté le même qu’en 1990. Et mercredi lorsque j’ai vu cette foule de concurrents lors de la présentation sur la grande scène, j’ai été impressionné. Nous étions huit de la classe Ultim et les 130 qui sont revenus d’un coup pour la photo, c’était comme une invasion ! Mais c’est magique et ça a du être un challenge énorme du point de vue de l’organisation.
Tu ne t’intéresses absolument qu’aux multicoques ou tu portes un regard sur les autres classes ?Non, je regarde avec attention le bateau de Boris (Herrmann) qui était mon équipier sur le précédent Trophée Jules Verne, j’espère d’ailleurs avoir le temps d’aller en zodiac le saluer aujourd’hui. Les bateaux de la classe Rhum m’intéressent aussi, les A capella et puis le bateau en lin de Bilou (We Explore). Je trouve ça bien car l’avenir de la Route du Rhum est aussi de se décarboner donc il faut y réfléchir dès maintenant. Si je devais construire un nouveau bateau pour la prochaine Route du Rhum, je n’ai pas renoncé, ce serait dans ces matériaux-là. Du lin, de la résine bio sourcée… C’est une démarche intéressante car elle oblige à agir : le producteur apprend à tisser le lin, les constructeurs voient que ça existe et s’y intéressent, ils commencent à faire des essais, ça fait boule de neige, c’est comme ça qu’on fait avancer les choses.
Dimanche, dans quel état d’esprit seras-tu sur la ligne ? Vieux sage ou attaquant ?Je n’en sais rien. Je me rappelle de l’OSTAR en 2000, je venais de récupérer le bateau, je n’avais pas pu l’assurer, j’avais des dettes partout, auprès de ma famille, de la banque et je me disais tout le temps, : il faut vraiment y aller tranquille, juste arriver à Newport. Et une fois parti, j’étais tellement à fond que j’ai gagné la course ! Ça, on ne peut rien y faire. Je crois que je ferai marcher le bateau. Même en convoyage, je le fais marcher à fond autrement, je m’ennuie. Sauf s’il ya trop de mer et que je risque de le casser évidemment. Mais c’est indigne d’un trimaran comme celui-là de ne pas le faire marcher à fond.
