- 31 oct. 2022
- 4 min de lecture
@Paul Millet
A 32 ans, le Malouin Benjamin Ferré prend part à sa première Route du Rhum – Destination Guadeloupe, sa toute première transat en IMOCA, épaulé par l’écurie de Jean Le Cam.
Aventurier dans l’âme (tour du monde en stop, transat au sextant), talentueux sur le circuit Mini 6,50 (3e de la Mini Transat en 2019), Benjamin est sûr d’une chose : il prendra un plaisir immense à naviguer en solitaire sur ce bateau vainqueur de la dernière édition aux mains de Paul Meilhat. Entretien à lire
Que représente pour toi la Route du Rhum – Destination Guadeloupe ?
« Je suis Malouin, j’ai assisté à plusieurs départs sur un petit semi-rigide avec mes parents quand j’étais jeune. La première fois que j’ai vu un marin partir en solitaire, c’était ici. Je faisais partie des petits gamins derrière les barrières, je regardais surtout les bateaux. Je me souviens de Fujifilm, Groupama… Me retrouver de l’autre côté de la barrière, c’est hyper intimidant. Passer l’écluse mercredi dernier, c’était un truc de dingue ! C’est un rêve, j’essaie de ne pas trop dépenser d’énergie sur le village mais j’ai quand même envie d’en profiter à fond. Ce sera peut-être la seule fois de ma vie ! »
Quel est ton regard sur le plateau des 38 IMOCA ?
« Quand je regarde à droite et à gauche de mon bateau, je suis très intimidé et impressionné. Je suis comme un gosse ! Le matin, je vois arriver Isabelle Joschke dont le bateau est juste à côté du mien, je me dis : « Oh là, là, c’est Isabelle Joschke ! ». Je ne réalise pas trop encore que je prends le départ aux côtés de skippers que j’admire. C’est un peu lunaire, tout s’est enchaîné vite pour moi. Ma 3e place sur la Mini Transat 2019 a un peu bouleversé les choses. Je n’ai pas eu le passage classique en Figaro, ou en Class40. J’ai parfois le sentiment de ne pas être légitime. »
C’est comment de naviguer à bord d’un IMOCA quand on vient de la Mini Transat ? Son petit nom est Theophile, c’est le nom du fils de Jean René Guilloux (skipper Mini Transat 2019) parti trop tôt à 17 ans dans un accident de ski. Donc, je veux embarquer Théophile avec moi autour du monde (Benjamin se prépare au Vendée Globe 2024, NDLR). Naviguer en IMOCA, c’est magique, surtout sur ce bateau qui est mythique. Il a une âme, c’est quand même le vainqueur du Vendée Globe 2012 et de la Route du Rhum 2018. On me dit en rigolant : « Alors, tu remets le titre en jeu ? ». Nous sommes voisins à Port-La-Forêt avec Paul (Meilhat), il me donne quelques conseils. Je me nourris des autres et en particulier de Jean Le Cam. Je suis heureux en solitaire sur un bateau. Je n’ai qu’un seul rêve, c’est de vivre autant de moments de joie que sur ma dernière Mini Transat. Il m’arrivait de pleurer de joie presque tous les jours !
As-tu de l’appréhension en pensant au départ ? Je fais un gros travail mental pour prendre chaque jour à terre comme il vient. Je ne passe que quelques heures au Village de la course, mais c’est pour en profiter à fond. Je sais que sur le départ, j’aurais les jambes qui trembleront un peu. Je redoute le moment où Pierre Brasseur (son préparateur) me tapera sur l’épaule en me disant : « Bon, Benj’…». Je sais que 10 secondes après il n’y aura plus personne sur le bateau. 4 mn avant le départ, la pression monte de folie, et au top départ, elle s’en va. C’est parti ! »
Comment prépares-tu la météo cette semaine ?
« Je ne me projette pas trop. Je la travaille avec un pote de la Mini Transat, Pierre Le Roy (météorologue et vainqueur de la Mini 2021), tous les jours mais uniquement sur des zones qui ne sont pas liées au départ, dans le but d’acquérir une mécanique de l’esprit. Jean Le Cam m’a bien conseillé de ne pas regarder les fichiers avant jeudi. En fait, j’ai besoin de comprendre ce qu’il va se passer les 48 premières heures de course. Je partirai en ayant un scénario clair pour les 24 premières heures car je n’aime pas faire de la météo en début de course. Je navigue en IMOCA comme en Mini. D’ailleurs, une fois en mer, je n’envoie pas de mails, ni de messages. »
Qu’est-ce que tu vas chercher sur cette Route du Rhum ?
« Je me fixe des objectifs de bonnes manœuvres, de bonnes trajectoires. Je n’ai pas d’objectif, je veux arriver de l’autre côté, et faire le bilan à la fin. Je ne veux pas avoir de regrets à l’arrivée. Je vais donner le meilleur de moi H24 et 7 jours sur 7. J’aime aussi le côté exploration de la course, c’est doublement du bonheur d’arriver en Guadeloupe sur ces bateaux qui vont vite. Ma 4e place sur la Vendée Arctique ne veut pas dire grand-chose dans la mesure où la course fut courte. La Route du Rhum sera une autre histoire. Jean me le rappelle bien. De toute façon en mer, dès que tu as de l’égo ou trop de confiance, ça se passe mal. Quand je vois l’expérience des grands marins, les difficultés qu’ils ont rencontrées pour arriver au summum, ma 4e place ne veut pas dire grand-chose. Le bateau me rappelle à l’ordre et oblige une certaine humilité. »
