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Sur la Route du Rhum – Destination Guadeloupe, il a déjà tout vécu. Francis Joyon a connu deux abandons (1994, 2000), un podium (2e en 2010) et surtout une victoire, en 2018. Ce succès, acquis au bout du suspense après un duel dantesque avec François Gabart, est entré dans l’histoire. Francis Joyon, 70 ans depuis fin mai, s’apprête à disputer la course pour la 9e fois. Une nouvelle participation qu’il explique par « un petit grain de folie », un bonheur fou de retrouver l’Orma qu’il a mis à l’eau en 1994 et son plaisir à l’idée de porter la bannière « Océans » et de soutenir une association guadeloupéenne qui sensibilise au respect du monde marin. Francis Joyon parle avec calme et lenteur, faisant oublier la frénésie et la débauche d'efforts qu'il déploie dès qu'il est en mer. Confidences d’un passionné de toujours prêt à repartir pour un tour.

Qu’est-ce qui vous a poussé à participer à nouveau à la Route du Rhum ?
C’est une question que je me pose aussi (rires) ! Ce n’est pas forcément très raisonnable mais j’ai encore un petit grain de folie. J’en ai parlé récemment avec Loïck Peyron : lui était reparti avec un petit bateau. Moi, je préfère le faire à bord d’un grand bateau ! Plus sérieusement, je prends beaucoup de plaisir à l’idée d’y retourner à bord du bateau que j’ai conçu et avec lequel j’ai connu tellement d’aventures.
Avec cet Orma mis à l’eau en 1994, vous avez remporté la Transat anglaise (2000) et connu de nombreuses aventures… Comment résumez-vous votre lien avec ce bateau ?
J’y suis très attaché. Ce qui est saisissant, c’est que ça n’a jamais été un bateau neutre. Tout est extrêmement fort en permanence et parfois difficile. Mais l’ennui et la tranquillité, il ne connaît pas !
« Sur cette Route du Rhum, le niveau sera très élevé »
Vous serez six skippers en Orma sur la ligne de départ… Quel regard portez-vous sur le retour au premier plan de ces bateaux ?
C’est une grande joie de savoir que cette classe reprend vie. Ce sont des bateaux extraordinaires. Le rapport surface de voile / poids en font des bateaux plus puissants que les Ultims. De plus, puisque nous avons tous des bateaux déjà existants, l’impact carbone est fortement réduit. À bord de mon bateau Oceans, je n’ai pratiquement pas changé la configuration initiale. Par ailleurs, il est conçu en fibre de verre et renforcé avec du carbone. À l’époque, c’était surtout une question de budget mais c’était une façon d’être à l’avant-garde pour être plus vertueux pour l’environnement.
Ce sont des bateaux avec lesquels le risque de chavirage est important. Où mettre le curseur ?
C’est vrai que ce sont des bateaux très engagés. Pendant ma qualification (1200 milles parcourus en juillet, ndlr), j’ai eu l’impression que le pont était constamment recouvert par l’eau. Les Orma sont des multicoques qui vont très vite et qui peuvent être d’une violence incroyable. Lors de cette édition, le niveau va être très élevé. Mais difficile de savoir si tout se jouera dans les premiers jours ou s’il faudra attendre le contournement de la Guadeloupe.
« En prise directe avec les éléments »
Plus globalement, comment résumez-vous votre histoire avec la Route du Rhum ?
Ça a toujours été des expériences fortes et intenses. Et je crois que c’est pour ça que j’y retourne. Ce sont de grands moments de passion et d’aventure. J’ai connu de très belles éditions et d’autres un peu moins heureuses (chavirage en 2002). Forcément, les éditions les plus inoubliables resteront ma première en 1990 et ma victoire en 2018. Pour moi, la Route du Rhum est une course extrême, même plus qu’un tour du monde. Dans un tour du monde, on est en effet dans la gestion alors que là, le marin est dans la recherche constante de performance !
Il faut être prêt à souffrir, à se faire mal ?
Oui, encore plus sur ces bateaux qui sont totalement inconfortables ! À bord, il n’y a pas une place pour se poser. Même entre deux winchs, ce n’est pas possible et surtout, on est trempé en permanence ! Mais ça fait aussi partie du charme de ces bateaux. À bord, on est en première ligne, en contact privilégié avec la mer et en prise directe avec les éléments.
« Être en harmonie avec la planète »
On a l’impression que vous ne vieillissez pas… Quel est votre secret ?
J’en parlais récemment avec Charlie Cappelle. Ce qui l’explique, ce qui reste, c’est la passion. Je ne concours pas pour nourrir ma famille ou pour prouver quoi que ce soit. J’ai juste envie d’assouvir ma passion d’aller en mer, de faire une aventure extrême. J’ai l’impression que je n’ai pas encore épuisé toute mon énergie pour ça. C’est quelque chose qu’on ressent et qu’on explique difficilement avec des mots.
Votre participation porte également un message fort puisque votre bateau a été rebaptisé « Oceans »
Oui, c’est précieux de pouvoir naviguer et disputer des courses en étant en harmonie avec la planète. Nous ne pouvons pas nuire aux océans et à la vie animale. Ce sont des préoccupations que j’ai depuis mes 15 ans et nous voyons bien que la situation se dégrade de plus en plus. À nous de permettre aux bateaux d’être complètement autonomes en énergie, de veiller à limiter les risques de collision avec les cétacés. Et forcément, ça m’a donné encore plus envie de faire une action positive.
À travers la bannière « Océans », vous soutenez en effet deux associations guadeloupéennes…
Oui, il s’agit de l’École de la mer et l’IGREC Mer. La première sensibilise les plus jeunes au respect du monde marin. Elle propose des animations, des ateliers, des sorties en milieu naturel. De son côté, IGREC Mer s’attache à soigner les tortues marines blessés, à restaurer les coraux et sensibiliser tous les publics. Ce sont des projets qui permettent de rapprocher les jeunes et les Guadeloupéens de la mer et d’en découvrir toutes les richesses. C’est gratifiant de disputer une course pour la bonne cause. Même si l’équilibre financier est encore un peu délicat – je recherche quelques mécènes ou partenaires supplémentaires -, je trouve ça particulièrement agréable. Et c’est une belle source de motivation !
* Initiative Guadeloupéenne pour la restauration des écosystèmes marins.
Article présenté par ZEISS

