- 15 nov. 2022
- 6 min de lecture
Comme tous ses concurrents, Armel Le Cléac'h aura sa vision stratégique mais recevra aussi les conseils de ses routeurs Marcel Van Triest et Nicolas Lunven
Les meilleures conditions en tête des deux flottes Ultim32/23 et Ocean Fifty sont propices à des conversations un peu plus détendues. Un temps propice aussi à prendre des nouvelles de retardataires, à l’image d’Armel Le Cléac’h (Maxi Edmond de Rothschild) ou de Gilles Lamiré (Groupe GCA 1001 sourires).
Armel Le Cléac’h (Maxi Banque Populaire XI) « J’ai fait pas mal de près depuis le nouveau départ, beaucoup de virements de bord pour récupérer des vents un peu plus faciles que j’ai commencé à toucher depuis cette nuit. Il y avait pas d’autres options avec plusieurs fronts à passer. Ça s’est bien déroulé sur le plan technique. J’ai doublé pas mal d’autres bateaux moins rapides donc il n’y a pas de gloire à en tirer mais j’ai pu parler en VHF avec certains, c’était sympa. C’est certain que des conditions comme ça en solo, il n’y en a pas beaucoup au compteur de ce bateau. C’est de l’expérience que j’emmagasine. Ça a été enrichissant même si j’aurais bien aimé être à la bagarre devant. Maintenant, il y a peut-être Arthur (Le Vaillant sur Mieux NDR) mais il est déjà dans l’alizé qui va se refermer un peu lorsque je vais arriver. J’essaie de faire ma course à fond en terme de rythme. Après, on s’est mis des curseurs météo max pour préserver le bateau, notamment par rapport à la mer qui était assez mauvase dans le parage des Açores. J’ai eu l’écho d’avaries majeures, l’incendie de Fabrice et son sauvetage spectaculaire. On s’imagine être à la place de chaque skipper et on se demande comment, on réagirait soi-même. Ça permet de revoir un peu les procédures, au niveau sécurité, au niveau gestion de ces alertes. Je n’ai pas regardé précisément la météo sur place. J’ai quand même l’impression que Charles a la pleine possession de son bateau ce qui n’était pas le cas de François il y a 4 ans. Mais ça peut aller très vite et perdre 100 milles en 3 heures n'est pas impossible. Tant que la ligne est pas franchie... »
Thomas Coville ( Sodebo Ultim 3) « On a eu du mérite à aller les chercher ces alizés, on en a fait des tribulations. Jusqu’à hier matin encore, je me suis fait avoir dans un énorme grain. Je suis resté bloqué dessous et c’est ensuite rentré à 35 noeuds. La transition entre l’alizé et le système dépressionnaire se faisait là. Maintenant, on glisse à plus de 30 noeuds, sur une mer pas trop formée, c’est facile. L’alizé est toujours aussi magique et ça va être spécialement beau en fin de journée. On a perdu du terrain le long de l’anticyclone car Gitana décolle plus tôt que nous. Quand tu cherches à descendre pour ne pas te rapprocher des hautes pressions où le vent faiblit, le fait de décoller tôt est un atout énorme : tu vas plus vite, avec un meilleur angle. A ce jeu là, Gitana est meilleur, il a commencé quatre avant nous. C’est lui qui a impulsé cette histoire du vol, on a résisté au début car on ne voulait pas que nos bateaux deviennent obsolètes, puis on a suivi la voie, mais avec du retard. Cette avance, elle se mesure aujourd’hui dans ces phases. Et d’ailleurs, je pensais que SVR Lazartigue serait plus rapide. Maintenant, c’est un long bord, jusqu’au bout mais celui qui est serein avant le passage de la ligne ne connait pas l’histoire de la Route du Rhum. Il faut penser aux Malinovsky, Thomson, Gabart, Ravussin,… rien n’est jamais joué. Sur nos bateaux, s’il te manque le moindre truc, un flap de safran, une électrovanne de foil, tout s’arrête. Donc la seule façon de naviguer, c’est à fond jusqu’à la ligne". .
Eric Péron (Komilfo) « En fait , la flotte était coincée par la dorsale, assez puissante et épaisse. Mes routeurs ont vu une porte possible et comme j’étais le bateau le plus Sud, c’était intéressant car j’étais le seul à pouvoir la prendre. On est toujours dans l’option. Le verdict sera probablement demain soir. J’ai retrouvé du vent forcissant de Nord-Est tandis que les autres sont toujours au dessus et vont essayer de passer demain. Hier, on sortait d’un cycle avec les passages de front, je m’étais dit chouette on va pouvoir se reposer et glisser vers la dorsale. En fait, quand les routeurs m’ont appelé, ils m’ont dit, on se réunit, on prend une décision. Si c’est oui, tu vas pas te ménager pendant 24 heures. Ce n’était pas une trace toute faite et ça ne s’est pas aussi bien passé que sur le plan. Il fallait jouer dans un tout petit couloir vers les Canaries. Une bande de vent de 50 milles max. Tout cette nuit, on a fait un nombre d’empannages incalculable et le petit couloir s’est fermé devant moi à 4 h du matin. Pendant deux à trois heures, j’étais arrêté et il n’y avait plus rien. C’est revenu et après un nouveau petit passage à vide à la mi-journée, j’ai retrouvé du vent qui ressemble à un début d’alizé. Avec de petits nuages blancs assez haut, un ciel assez dégagé, une mer lisse et une houle de nord-ouest assez formée. Entre 7 et 10 noeuds de vent max, on glisse gentiment pépère. Le coucher de soleil se prépare et là, j’ai le temps d’apprécier ces moments »
Sébastien Rogues (Primonial) « Ça va pas si mal, en plein lever de soleil, début de journée tranquille après une nuit assez rapide et reposante. Là, on est clairement dans le dossier de cette dorsale. Je ne sais pas si c’est elle qui nous traverse ou le contraire J’ai un vent au 340° pour 8 noeuds, on marche à 12 gentiment, il fait beau. On se prépare à des climats plus chaud. Aujourd’hui ça va être plutôt du tout droit avec un changement de petit gennaker à grand gennaker. La grosse journée d’empannages, c’est plutôt pour demain. Si je surveille Komilfo ? Je regarde quand même ça de plus en plus loin, il faudrait vraiment un miracle pour que ça passe pour lui. Il a choisi le très grand tour de la paroisse. Il aurait fallu qu’il fasse de l’ouest plus tôt. Mais dans sa positon, à sa place, j’aurais certainement fait pareil. Les alizés ne vont pas être super fort. On sera sur le plein potentiel du bateau et donc à l’attaque, sur la stratégie et la conduite du bateau. On exploitera la moindre erreur de Quentin et d’Erwan et pareil pour Armel. Je pense pas que personne n’aura 1,5 noeuds de plus l’autre. Les performances vont se lisser et c’est dans l’exploitation du bateau, le rythme que se fera la différence. Je ne pense pas à l’arrivée. Les marins, c’est comme les enfants, il faut pas que les objectifs soient trop loin ! J’ai mes road books par demi-journée. La course est plutôt longue, on mettra plutôt 11 jours que 10, mais ce n’est pas grave. Je fais plusieurs courses en une. Il y a bien sur la Route du Rhum - Destination Guadeloupe, mais je prends aussi la mesure de cette chose incroyable de traverser l’Atlantique en solo en multicoque. Quand la risée passe de 8 à 16 de nuit que tu vois rien, tu changes d’univers. Quand on arrive à bien gérer ça, au milieu de nulle part, ces des moments magiques »
Gilles Lamiré (Groupe GCA 1001 et Sourires) « Ça va super, le bateau va bien. Je suis un peu décroché mais j’ai eu pas mal de soucis techniques au début de course. En sortie de Manche après mon départ calamiteux, j’avais réussi à réparer, j’ai recollé et après je me suis fait coller au cap Finisterre dans une molle. La flotte est repartie et j’ai de nouveau eu mes problèmes de hook de grand-voile que j’avais au départ. Ça m’a pris une nuit pour réparer et le lendemain. C’était le même problème qu’au départ, le chariot du hook de la grand voile qui ne fonctionnait plus. Je n’avais plus de grand-voile. Il a fallu affaler la grand-voile et démonter le truc à l’abri pour essayer de comprendre. Le remonter et tenter de ré-hooker. J’ai fait ça quatre fois et à la cinquième, ça a marché ! Je lâche jamais rien. Je suis heureux d’être en mer, je me bats avec Komilfo, lui au Sud, moi au Nord et la route est encore longue»
