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Entrepreneur à succès et ancien skieur alpin de haut niveau, il a décidé de tout bousculer pour se lancer dans l'un des défis sportifs les plus extrêmes : la course au large en solitaire en IMOCA, avec en ligne de mire le mythique Vendée Globe.
Au-delà de l'aventure personnelle, ce marin canadien porte un double engagement à travers son écurie Canada Ocean Racing : inspirer une nouvelle génération de navigateurs dans son pays, et éveiller les consciences sur la préservation des ressources en eau avec la campagne « Be Water Positive ».
Rencontre avec un homme qui a délibérément choisi de redevenir débutant pour repousser ses propres limites.
#1 Vous avez un parcours très singulier. Entrepreneur à succès et skieur alpin de haut niveau, vous avez soudainement décidé de relever le défi de la course au large en IMOCA. Quel a été le véritable déclic pour passer du monde de l’entreprise à celui de la navigation en solitaire ?
Scott Schawyer : On imagine souvent qu'il y a eu un élément déclencheur spectaculaire, mais cela ne s'est pas passé ainsi. J’ai adoré fonder et développer mon entreprise pendant plus de trente ans, collaborer avec des personnes formidables et résoudre des problèmes complexes. Cela m’a offert des opportunités inespérées.
Le véritable changement, c'est moi. Pendant le confinement, je me suis retrouvé à enchaîner de longues journées derrière un écran, et c'est là que j’ai regardé le Vendée Globe pour la première fois. Ce qui m’a frappé, c’est ce sentiment absolu de liberté.
J’ai réalisé que je fonctionnais en pilote automatique. Ma vie n’était pas désagréable, elle était simplement devenue trop prévisible. C’est à ce moment-là que j'ai osé me poser cette question : de quoi suis-je réellement capable ? Le Vendée Globe est ainsi devenu mon terrain d’expérimentation. Je ne connais pas mes limites exactes, et c’est précisément pour aller les chercher que je me suis lancé.

#2 Avec Canada Ocean Racing, votre objectif est de développer la course au large au Canada et d’inspirer une nouvelle génération. Que représente pour vous le fait de faire flotter la feuille d’érable sur le circuit IMOCA, historiquement dominé par les Européens ?
Scott Schawyer : J'en tire une immense fierté, mais cela va bien au-delà du simple fait de porter nos couleurs autour du monde. Le Canada possède un patrimoine maritime exceptionnel, des milliers de kilomètres de côtes et certains des plus grands lacs d’eau douce de la planète. Pourtant, la course au large ne s'y est jamais vraiment enracinée comme en Europe.
On ne peut pas s'attendre à ce que de jeunes Canadiens se réveillent un beau matin en voulant courir le Vendée Globe s’ils n’ont jamais vu l'un de leurs compatriotes tenter l'aventure. L'exemplarité est essentielle.
C’est la raison d'être de notre Pathway Program. Je veux que de jeunes marins puissent monter à bord d’un IMOCA, échanger avec l’équipe, découvrir le grand large et réaliser que cet univers n’est pas réservé aux seules nations historiques de la voile. C'est un rêve accessible. Si ma campagne permet de faire éclore la prochaine génération de coureurs océaniques canadiens, ce sera sans doute ma plus belle victoire.
Cap sur la Route du Rhum et l’engagement « Be Water Positive »
#3 La Route du Rhum – Destination Guadeloupe est une transatlantique mythique. En tant que marin canadien, que représente ce défi de traverser l’Atlantique en solitaire, d’est en ouest, pour rejoindre les Tropiques ?
Scott Shawyer : Chaque course écrit un nouveau chapitre de cette aventure. Si la Route du Rhum est si mythique, c'est parce que vous n'êtes face qu'à vous-même et à votre bateau pour affronter l'océan. Vous n'avez aucun équipier sur qui vous reposer, aucun échappatoire. Vous devez assumer chacune de vos décisions.
Pour moi, c’est une formidable opportunité d’apprentissage. Chaque mille parcouru en solitaire m’enseigne une compétence vitale pour le Vendée Globe, et c’est la véritable raison d'être de ma participation. Traverser l’Atlantique seul était impensable par rapport à mon ancienne vie, lorsque je concevais des systèmes d’automatisation en Ontario il y a à peine cinq ans. Aujourd’hui, j’ai le privilège de me mesurer à l’une des plus grandes épreuves au monde. C’est une leçon d'humilité en même temps qu'une source d'enthousiasme incroyable.

#4 Votre projet porte fièrement le message « Be Water Positive ». Pouvez-vous nous expliquer la mission de ce slogan et comment vous comptez utiliser la formidable vitrine médiatique de la Route du Rhum pour sensibiliser à la préservation de l'eau ?
Scott Shawyer : L'objectif de « Be Water Positive » est d'inviter le public à changer de regard sur nos ressources en eau. Ayant grandi au Canada, entouré par les Grands Lacs, j’ai longtemps considéré l’eau comme un acquis, à l'instar de beaucoup de mes compatriotes.
Pourtant, c'est notre ressource la plus précieuse, et des milliards de personnes subissent déjà un stress hydrique, un défi qui ne cesse de s'aggraver.
Nous ne sommes pas là pour donner des leçons. Notre rôle est d'utiliser la visibilité offerte par la course pour mettre en lumière les organisations et les personnes qui développent des solutions concrètes. La Route du Rhum nous offre une tribune mondiale où, paradoxalement, la voile n'est qu'un tremplin. Une fois que le public s'intéresse à notre aventure sportive, nous pouvons aborder des enjeux bien plus vastes comme l’innovation, la résilience climatique et la gestion de l’eau.
L’apprentissage du solitaire et la maîtrise de la machine
#5 Pour accélérer votre progression, vous collaborez étroitement avec Nick Moloney, votre mentor et CEO de la campagne. Quelle est la leçon la plus précieuse qu’il vous ait transmise sur la gestion d'un IMOCA en solitaire ?
Scott Shawyer : Nick a un don pour simplifier la complexité. Bien qu'il ait fait plusieurs fois le tour du monde, il ne rend jamais la discipline mystérieuse ou inaccessible. Il ramène toujours l'attention sur l'essentiel : la prochaine décision, la prochaine manœuvre, le prochain apprentissage.
Il m'a notamment appris qu'on ne s'improvise pas skipper du Vendée Globe. On le devient étape par étape : course après course, entraînement après entraînement, en surmontant les obstacles un par un.
Nick utilise souvent l'image des « cailloux dans son sac », et c’est sans doute sa leçon la plus marquante. L’idée est simple : chaque bon entraînement, chaque compétence acquise, chaque problème résolu est un caillou que l'on ajoute dans son sac. Le jour de la course, si le doute surgit, il suffit de regarder ce sac pour se rappeler tout le travail accompli. J’aime beaucoup cette approche très concrète. Il s'agit d'être présent au quotidien, de faire le travail et d'ajouter, jour après jour, un nouveau caillou à sa collection.
Nick excelle pour m’aider à valoriser ces acquis. Parfois, on est tellement focalisé sur la montagne de choses qu'il reste à apprendre qu'on en oublie le chemin déjà parcouru. Il m’aide à prendre conscience de ma progression tout en me gardant concentré sur l'étape suivante.

#6 Passer du statut d’entrepreneur à celui de marin professionnel implique une courbe d’apprentissage vertigineuse. Qu’est-ce qui a été le plus difficile à appréhender : la complexité technique de ces bateaux ou la gestion de la solitude et de la fatigue face aux éléments ?
Scott Shawyer : Étonnamment, c'est dans la partie technique que je me sens le plus à l’aise. En tant qu'ingénieur de formation, j'adore décortiquer le fonctionnement des systèmes complexes. Ces bateaux sont des machines fascinantes et c'est un vrai plaisir d'apprendre à les dompter.
Le plus grand défi, c’est de forger cet instinct de marin au large. C’est apprendre à prendre les bonnes décisions quand on est à bout de forces, qu'on dort par tranches de vingt minutes, que la météo est instable et que la moindre erreur se paie cash parce qu'on est absolument seul à bord.
On ne gagne pas ces courses en étant simplement le plus rapide sur un après-midi. Il faut prendre des milliers de décisions justes sur la durée. C’est ce que j’essaie d'assimiler aujourd'hui, et je tiens à souligner que je suis encore en plein apprentissage. J’ai sciemment choisi de redevenir un débutant sur l’une des scènes les plus exigeantes du monde sportif. C’est une position inconfortable, mais c’est justement ce qui donne toute sa valeur à ce projet.
