Entretien Anne-Claire Le Berre : la pASSION comme fil rouge
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Passée par la voile olympique, le match racing, le Figaro, la Mini et le Class40, Anne-Claire Le Berre s’apprête à franchir un nouveau cap : prendre le départ de la Route du Rhum – Destination Guadeloupe en Ocean Fifty. À la barre d’un trimaran aussi exigeant que grisant, la navigatrice aborde ce défi en solitaire avec la même boussole depuis ses débuts : la passion de la compétition, l’envie de gagner et le désir de repousser encore ses limites. Dans une classe où les femmes restent rares, son engagement prend aussi une portée symbolique, sans jamais faire oublier l’essentiel : la performance sportive.

PARCOURS ET DÉCOUVERTE DE L'OCEAN FIFTY
En arrivant de la voile olympique, puis du Match Racing, du Figaro, de la Mini, du Class40, vous êtes désormais en Ocean Fifty. Quand vous regardez ce parcours, quel fil rouge voyez-vous ?
Anne-Claire : Le fil rouge, c'est évidemment la passion. La passion de la voile, mais aussi celle de la compétition, du sport. J'ai toujours fait ça dans une logique de performance, avec l'envie de gagner. Je n'ai jamais abordé ces projets sous l'angle de l'aventure. C'est important parce que cela différencie les projets.
Le point commun, c'est toujours le vent qui fait avancer un bateau. Après, tous les supports sont différents et c'est aussi ce qui fait ma culture de la mer et du bateau.
À quel moment vous êtes-vous dit que le multicoque était fait pour vous ?
Anne-Claire : Au départ, pas du tout. J'avais quand même fait du multicoque en sport, notamment en Formule 16 puis en Formule 18, et j'avais trouvé ça incroyable. Je m'étais dit : « Finalement, faire uniquement du dériveur, c'est passer à côté de quelque chose ! »
Mais le multicoque de course au large me semblait totalement inaccessible. L'opportunité s'est présentée chez MerConcept et, quand on m'a proposé ce projet, j'ai immédiatement pensé que ce serait génial.
D'ailleurs, quand on me demande sur quel bateau j'aimerais naviguer, je réponds toujours que j'aime tous les bateaux. Ce qui m'intéresse, c'est la compétition et la voile. Et là, en plus, le bateau est fantastique. C'est la découverte d'un univers auquel je n'avais pas accès auparavant et qui est extrêmement grisant. J'apprends encore tous les jours.
Qu'est-ce qui est mieux : le monocoque au large ou le multicoque côtier ?
Anne-Claire : L'avantage de l'Ocean Fifty, c'est qu'on fait les deux. On fait des régates d'une heure, très tactiques, très stratégiques, proches de la voile olympique d’où je viens, et on est aussi capables de traverser l'Atlantique.
C'est ce que je trouve incroyable dans ce circuit : on peut faire de l'équipage, du solo, du double, des petites courses, des grandes courses. Ce mélange rend la discipline unique.
LA ROUTE DU RHUM-DESTINATION GUADELOUPE
Que représente aujourd'hui pour vous la Route du Rhum ?
Anne-Claire : C'est l'aboutissement d'un rêve.
Lorsque j'ai terminé la Mini-Transat en Guadeloupe, je me suis dit qu'un jour je reviendrais ici par la Route du Rhum pour faire le tour de la Guadeloupe. C'est aussi grâce au Mini que j'ai découvert une véritable passion pour la course en solitaire.
Ce n'était pas un rêve d'enfant. Mon rêve d'enfant, c'était les Jeux olympiques. Finalement, je ne les ai pas faits, mais je vais prendre le départ de la Route du Rhum. C'est peut-être une forme de revanche sur ma carrière sportive.
J'ai déjà vécu deux départs de Route du Rhum en tant que directrice technique. Être cette fois-ci skipper au départ représente quelque chose de très fort. Le départ en solitaire sera forcément un moment stressant, car c'est une course très engagée. C'est surtout cet aspect-là sur lequel je travaille aujourd'hui.

Vous pourriez être la seule femme en trimaran au départ. Le vivez-vous comme une fierté ou comme une anomalie ?
Anne-Claire : Je suis très fière de montrer qu'une femme peut être au départ d'une course en multicoque. C'est d'ailleurs pour cela que je voulais intégrer un projet portant des valeurs d'inclusion et de diversité.
Je réalise aujourd'hui que je vais devenir un modèle pour certaines jeunes femmes. C'est quelque chose dont on ne se rend pas forcément compte lorsqu'on est à l'intérieur du projet. Pour moi, être une femme et faire de la voile est quelque chose de totalement normal. Je ne vois pas de différence. Mais si cela peut donner envie à des jeunes filles de se lancer, alors c'est formidable.
LE SOLITAIRE
Qu'est-ce qui change le plus entre l'équipage et le solitaire ?
Anne-Claire : La particularité en multicoque, c'est qu'on n'est jamais totalement seul. Il y a toujours une équipe à terre, notamment sur la Route du Rhum avec le routage. On reste donc dans une logique collective.
Techniquement, c'est évidemment plus difficile parce qu'on est seul à tout manœuvrer. Mais cela fait maintenant plusieurs années que nous réduisons progressivement les équipages : à cinq, puis quatre, puis trois, puis deux. Finalement, ce n'est qu'une étape supplémentaire.
Avez-vous déjà eu peur sur ces bateaux ?
Anne-Claire : Non, pas réellement. Nous avons connu des situations tendues, mais jamais critiques.
Lorsque la situation devient compliquée, on passe immédiatement dans l'action. L'adrénaline prend le dessus et il n'y a plus vraiment de place pour la peur.
Travaillez-vous particulièrement la récupération et le sommeil ?
Anne-Claire : Oui, énormément.
Nous avons commencé un travail avec des spécialistes du sommeil afin de mieux comprendre mon fonctionnement. Nous avons déjà réalisé des mesures à terre et nous allons poursuivre ces analyses.
Nous avons aussi travaillé sur les éclairages à bord, les systèmes de réveil, ainsi que sur le poste de couchage. Un matelas sur mesure a notamment été conçu pour le bateau.
Le confort est essentiel pour pouvoir récupérer correctement.
LE BATEAU

Quelles modifications ont été apportées au bateau pour le solitaire ?
Anne-Claire : Le travail d'adaptation a commencé il y a deux ans.
Lorsque nous avons récupéré ce bateau, ce n'était pas le plus performant ni le plus ergonomique. Nous avons donc énormément travaillé pour améliorer l'ergonomie, réduire les frictions, ajouter les équipements nécessaires et rendre le bateau plus facile à utiliser, aussi bien en équipage qu'en solitaire.
Nous avons ensuite développé une casquette amovible, puis travaillé spécifiquement sur le siège de veille et un matelas en partenariat avec Bultex, adaptés à ma morphologie.
Aujourd'hui, je pense que le bateau est parfaitement conçu pour faire de l'équipage, du double et du solitaire.
Qu'est-ce qui vous impressionne encore sur ces trimarans ?
Anne-Claire : La surpuissance des bateaux.
Si l'on n'anticipe pas correctement, on peut très vite se retrouver dans des situations délicates. Nous cherchons en permanence la limite, mais sur ces bateaux, lorsqu'elle est franchie, on se retrouve à l'envers. C'est aussi ce qui fait tout leur charme.
A L'APPROCHE DU DÉPART
À moins de 150 jours du départ, dans quel état d'esprit êtes-vous ?

Anne-Claire : Je suis impatiente.
Après certaines courses, j'avais encore de l'appréhension par rapport au solitaire. Aujourd'hui, je commence vraiment à me sentir à l'aise. Ma qualification hors course et mes navigations effectuées avec des marins expérimentés tels que Yann Elies et Christopher Pratt m'ont beaucoup apporté et m'ont donné confiance.
Je suis heureuse de partir naviguer seule sur ce bateau.
Qu'espérez-vous découvrir sur vous-même pendant cette traversée ?
Anne-Claire : Je ne sais pas. Sinon, ce ne serait pas drôle de partir.
Chaque course apporte quelque chose de nouveau. La Route du Rhum sera encore un nouveau dépassement de soi. J'espère repousser mes limites une nouvelle fois,
car je pense que je vais découvrir des limites que je n'ai encore jamais rencontrées.



